Interview d’André Sanfratello, directeur de l’Espace 44

Jeudi 7 avril 2016 avait lieu à l’Espace 44 une conférence de presse organisée en l’honneur des 30 ans du théâtre, 30 ans qui vont être célébrés par un festival, le Festival « Acte XXX » du 24 avril au 29 mai 2016.

L’occasion pour nous d’interviewer son directeur, André Sanfratello, et se pencher un peu plus sur ce petit théâtre lyonnais, l’Espace 44. Un théâtre de 40 places situé au cœur des pentes de la Croix Rousse et qui fait partie du réseau « Scènes Découvertes » : un réseau de scènes lyonnaises missionnées par la Ville de Lyon, la DRAC et la Région Rhône-Alpes, visant à l’accompagnement de compagnies dans leur travail de création.

L’occasion pour le directeur de revenir sur les préparatifs des 30 ans de l’Espace 44, sur les pièces qui lui tiennent à cœur, mais également sur la crise que connait le monde culturel en ce moment.

André Sanfratello, bonjour. Au cours de cette conférence de presse, vous avez notamment abordé le thème des Scènes Découvertes. Que sont les Scènes Découvertes ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les Scènes Découvertes étaient au départ cinq théâtres : La Scène 7, Les Clochards Célestes, Les Marronniers, L’Élysée et l’Espace 44, qui accompagnaient déjà des compagnies. On a eu cette idée avec le Ministère de la Culture de trouver de l’argent pour qu’on puisse accueillir d’abord en priorité de jeunes équipes émergentes. Ces Scènes Découvertes sont donc avant tout là pour permettre à des jeunes de montrer leur travail.

Des jeunes diplômés par exemple de l’ENSATT qui viennent spontanément à vous à la fin de leurs études, car ils savent qu’ils ont une chance de montrer leur projet ?

Voilà, des jeunes qui sortent de grandes écoles : l’ENSATT, le Conservatoire, la Comédie de Saint-Étienne… Des jeunes artistes, metteurs en scène, ou comédiens qui sortent des écoles et qui ont envie de faire leurs premières armes, et ils s’adressent ainsi à nos théâtres.

Vous leur laissez ainsi cette chance de faire leurs preuves sans réelle expérience ?

Exactement, c’est le but premier des Scènes Découvertes. Maintenant nous nous sommes élargis à la danse, à la musique et au cirque.

Le joueur d’Échec ©Espace44

Pourquoi avoir décidé de célébrer les 30 ans de l’Espace 44 par un Festival ?

Et bien au départ je pensais reprendre notre spectacle d’ouverture du théâtre, Les Nonnes d’Eduardo Manet et puis on a appris malheureusement fin janvier que la ville nous supprimait 5 000€ sur les 45 000€ initiaux. À cela s’ajoutait le changement de majorité à la tête de la région, autant d’éléments qui nous laissent pour l’instant encore dans une situation d’interrogation…

N’ayant donc pas les moyens de nous lancer dans une création, on a donc décidé de reprendre des spectacles qui avaient bien marché : Un Roi Sans Divertissement de Jean Giono qui est un spectacle que je joue depuis 25 ans, Fin de Partie de Beckett qui est un spectacle qu’on vient de créer en novembre et qui a été joué une semaine à guichet fermé. Le reprendre nous permettra ainsi de l’approfondir complètement, sans compter que le public en redemandait. En parallèle nous allons accueillir d’autres équipes : Le Joueur d’Échec et Lettres d’une Inconnue de Stefan Zweig, d’une équipe plus ancienne…

Votre festival sera donc ainsi une reprogrammation de spectacles déjà joués, une sorte de best of si l’on peut dire ? Avec combien de spectacles en tout ?

Voilà exactement, un best of ! Avec six spectacles dont un de musique puisqu’on va terminer avec un tour de chant, un récital contemporain d’un jeune écrivain et chanteur, ce qui permet d’apporter un peu de variété. On aura une comédie également, Derrière les perles du 32 bis, d’une jeune équipe de la Seine sur Saône, aux cotés de trois textes très forts : le Giono, le Beckett, le Zweig.

Vous aviez évoqué justement Les Nonnes de Manet que vous n’aviez pas pu présenter alors que ce projet vous tenait particulièrement à cœur…

Exactement. C’est un projet que j’ai mis 10 ans à monter, car j’avais une idée de mise en scène, une scénographique tout à fait particulière. Les spectateurs étaient assis à deux mètres en hauteur au-dessus de la scène, et nous, comédiens, nous jouions dans une fosse. Bon il a fallu construire ce décor… Mais lorsque le dramaturge, Eduardo Manet, est venu voir ce décor, il a été emballé. Il a déclaré que jamais il n’aurait pensé à une chose pareille, que nous étions à la fois le plus loin et le plus près de ce qu’il voulait dire, que nous avions trouvé une nouvelle façon de le dire…

Les spectateurs qui sont habituellement face à la scène et aux comédiens se trouvaient à deux mètres au-dessus d’eux, sur une passerelle. Ils regardaient les comédiens qui eux jouaient dans une fosse qui progressivement se remplissait de boue. Cela amenait le spectateur dans une position de voyeur, ce qui correspondait très bien au sujet de la pièce puisque Les Nonnes raconte l’histoire de trois malfrats qui se déguisent en bonnes sœurs pour accueillir une dame de l’aristocratie et lui piquer sa fortune. Toute une première partie du spectacle reposait donc sur ce côté voyeurisme, et pendant la deuxième partie du spectacle on démontait le plancher pour laisser apparaitre 30cm de boue et cela se terminait par un combat entre nonnes pour récupérer l’argent, un combat mortel. Ce qui emballait énormément les gens, puisque la représentation était très originale.

Est-ce que vous pensez pouvoir parvenir à reprogrammer ce spectacle ?

Je ne crois pas, car c’est avant tout un spectacle qui demande un décor important, mais également un spectacle très physique, très dur. Je n’ai plus quarante, trente ans (rires). Moi j’aimerai beaucoup le reprogrammer, car j’aime les choses qui vont au paroxysme. Mais en même temps c’est tellement difficile… Et puis que voulez-vous, si on n’a pas les moyens, on n’a pas les moyens…

©Espace44
Le testament de Vanda ©Espace44

Plusieurs autres pièces vont cependant être jouées : Le Testament de Vanda, Fin de Partie, mais également Un Roi sans Divertissement. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur cette dernière pièce dans lequel vous jouez par ailleurs le rôle du roi ?

En effet il n’y a qu’un seul personnage et c’est moi. Je joue le rôle d’un conteur qui vient et qui raconte une histoire. Une histoire que Jean Giono a écrite et qui se passe au siècle dernier pendant un jour de neige. Cela se passe dans un petit village de montagne, tout est recouvert de neige et des gens commencent à disparaître mystérieusement, sans que l’on retrouve leurs cadavres. Une première disparition a lieu, puis une seconde, une troisième, etc. La peur commence à envahir le village. Arrivent les gendarmes qui cherchent, mais qui ne trouvent rien, les disparitions continuent, etc. Une histoire à la fois donc policière et fantastique sous la plume de Jean Giono. On a décidé de traiter ça par le biais d’un conteur. C’est-à-dire qu’au départ j’incarne le conteur puis j’interprète au fur et à mesure tous les personnages de la pièce.

©Espace44
Fin de partie ©Espace44

Une pièce qu’on aura donc l’occasion de découvrir pendant la première semaine du Festival des 30 ans de votre théâtre, du 26 au 30 avril.

Exactement, avant d’enchaîner sur Fin de Partie, de Beckett.

Et au même moment, à partir du 24 avril, vous allez vous associer à une association de sérigraphie, est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Il s’agit d’une association appelée Sous les pavés, la sérigraphie, qui travaille avec des plasticiens et qui fait de la sérigraphie. Puisque nous sommes voisins, nous avons décidé de nous associer (rires). Toute la rue Burdeau va être piétonne, sans aucune voiture garée ou présente. Un groupe de chez nous va intervenir dans la rue, faire un spectacle de musique le 24 avril en début d’après-midi.

Pourquoi avoir choisi de faire ce lien avec la sérigraphie ?

Parce que de toute façon les arts sont proches les uns des autres. Nous bénéficions ainsi de l’apport du public qui vient aussi pour la sérigraphie. Nous allions nos efforts pour offrir au public en même temps que des ateliers de sérigraphie un spectacle de musique en plein milieu de la rue, en face de la façade du théâtre, ce qui permettra de lancer notre festival. Les gens pourront donc à loisir écouter de la musique, admirer également le travail de la plasticienne qui viendra repeindre la façade, etc. Toute une émulation artistique en somme.

Revenons justement sur cette repeinture de façade : cela a-t-il été décidé spécialement pour le Festival ?

Non, c’était une façon de marquer le coup, ma collaboratrice m’a parlé d’une plasticienne capable de repeindre en quelques heures par des coups rapides. Je me suis dit pourquoi pas, ça fera une très belle animation, tout en permettant de créer quelque chose d’artistique, un lien entre les arts plastiques et le théâtre.

J’aimerais revenir maintenant sur votre discours au tout début de cette conférence de presse. Vous avez évoqué la crise de la culture que traversent en ce moment nombre d’organismes culturels et de théâtres, notamment à cause des baisses de subventions. Quelles sont les vraies conséquences de ces baisses drastiques sur un petit théâtre comme l’Espace 44 ?

Les conséquences sont dramatiques, puisque cela va entraîner des suppressions de postes. 5000€, cela représente 12% des subventions de la ville. Si la décision de la région, que nous ignorions encore, est négative, cela serait désastreux. Un petit théâtre comme le nôtre, qui n’a que 40 places, est très fragile. Nous sommes constamment sur le fil. Le moindre faux pas peut être dramatique, à cause d’une absence du public, par exemple à cause de la pluie ou de la neige…

Espace 44Rappelons que votre théâtre est en effet situé sur les Pentes de la Croix Rousse…

Voilà, les gens ne sortent pas, ce qui entraîne une baisse de la fréquentation. Déjà on a pu constater à Paris avec les attentats du 13 novembre, une baisse de 20 à 25% de la fréquentation.

Pourtant on pourrait croire justement que dans un contexte de peur et de terrorisme les gens pourraient voir dans la culture une sorte de refuge ?

Malheureusement non, les gens sortent moins. Bon il y a d’une part la crise financière, mais aussi de l’autre la peur. Les gens préfèrent rester chez eux devant la télé, etc. On est sur le fil depuis des années puisqu’on a déjà perdu 22 000€ de la DRAC, qu’on a néanmoins réussi à remonter sur trois ans, pour revenir à flots, malgré le déficit important. Une réduction de subvention, même minime, a de lourdes conséquences au sein d’une compagnie comme la nôtre.

Votre compagnie est composée de combien de salariés ?

Nous tournons à six personnes actuellement. Ce qui voudrait dire supprimer des postes, il n’y a pas de mystère hélas ! L’argent reçu ne va pas dans ma poche, il va dans les salariés, le loyer, tout ce qu’il faut pour faire tourner un théâtre.

Vous évoquiez lors de la conférence de presse d’autres structures comme Le Croiseur, Le Toboggan, qui faisaient face à des difficultés énormes et envisageaient de se tourner vers d’autres domaines d’activités comme les concerts. Est-ce que c’est quelque chose auquel vous avez vous-même songé ?

Pour le moment non, j’attends de voir. Il arrive un moment où j’en ai un peu marre. Moi ça fait 30 ans que je galère (rires), donc 30 ans de galère ça va. J’aime bien ce que je fais, et je suis prêt encore à me battre. Mais si on nous supprime le peu qu’on a, moi j’arrête. Si on est face à un mur, que voulez-vous faire ? Si les gens ne comprennent pas qu’en période de crise, la culture est l’élément essentiel face à la barbarie, je crois qu’il n’y a rien à ajouter.  Comme je le disais lors de la conférence de presse, à Sarajevo sous les bombes, les gens faisaient du théâtre dans les caves. La culture est indispensable à tout être humain, il à besoin de se distraire, il a besoin de se cultiver, d’écouter de la musique. Si on réduit les subventions de la culture, je crois que c’est une erreur fondamentale.

Vous aviez évoqué également la question de l’autofinancement…

L’autofinancement ce sont les recettes. On a encore 6 500 spectateurs par an pour un petit théâtre de 40 places, c’est énorme, ça représente environ 7000€ de recette qui tombent chaque année. Le problème c’est que le théâtre est petit et que je ne peux pas pousser les murs en disant « on va faire une pièce à succès, on va monter tel auteur ou tel auteur pour attirer plus de monde ».

Vos espoirs, alors, quels sont-ils ?

Les espoirs, je n’en ai pas beaucoup. Si les politiques ne comprennent pas l’importance de la culture, et bien tant pis, on fermera. Que voulez-vous faire ? On est un théâtre professionnel, non amateur, donc les gens sont payés. On peut continuer sous une forme différente, sous forme d’amateurisme, avec des bénévoles, etc., mais cela ne m’intéresse pas.

On peut imaginer qu’au bout de 30 ans, cela serait un retour en arrière ?

Voilà. Quand on démarre, personne n’est payé, on fait ce qu’on peut, avec les moyens du bord. Mais s’il n’y a pas une reconnaissance au bout de trente ans, ce n’est même plus la peine. C’est triste pour les jeunes comédiens ou metteurs en scène qui viendront, car comme je l’ai dit tout à l’heure, ce lieu va peut-être disparaître ou devenir une pizzeria. Cela serait quand même dommage.

Un Roi sans divertissement ©DR
Un Roi sans divertissement ©DR

On va finir par une note un peu plus joyeuse : quelques mots peut-être sur la programmation du festival qui approche. Comment l’avez-vous faite et selon quels critères ?

Il y aura deux productions à nous, Un Roi sans Divertissement et Fin de Partie. Le reste sera composé de compagnies invitées que j’ai choisies, selon des critères de qualité tout d’abord, mais aussi des critères de « rentabilité », car la question financière reste présente. J’ai choisi des auteurs forts, qui attirent du public, mais j’ai quand même laissé la place à deux jeunes créateurs : Le testament de Vanda, de Jean-Pierre Siméon par une toute jeune équipe qui démarre et Derrière les perles du 32 bis. Il faut donc des locomotives pour faire fonctionner un festival et puis derrière des gens moins connus, mais qui gagnent à l’être.

Propos recueillis par Héloise Geandel


Notre article sur Fin de Partie de S. Beckett

Notre article sur Lettre d’une inconnue de S. Sweig

Notre article sur Un roi sans divertissement de J.Giono

2 pensées sur “ Interview d’André Sanfratello, directeur de l’Espace 44

  • 23 avril 2016 à 10 h 22 min
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    Rendons à César ce qui appartient à César : les scènes découvertes sont avant tout nées de l’imagination de Franck Grognet, ancien directeur du théâtre de la Platte, qui a permis, grâce à son « sacrifice », de sauver les autres petites scènes lyonnaises… L’opinion de M. Grognet sur ce sujet serait intéressant à obtenir…

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  • Ping : Humanité et mortalité dans un village français -

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