Les Sorcières de Salem

Du 2 au 10 octobre 2019, la chasse aux sorcières est ouverte aux Célestins : Emmanuel Demarcy-Mota met en scène Les Sorcières de Salem, la pièce qu’Arthur Miller avait écrite dans les années 1950 aux États-Unis, en plein maccarthysme, une chasse aux « sorcières » prétendument communistes.

Les Sorcières de Salem affiche (c) Hélène Builly.jpgLes Sorcières de Salem affiche © Hélène Builly

Stupeur, tremblements et paranoïa générale

Revenons d’abord sur l’intrigue de cette pièce. Nous sommes à Salem, à la fin du XVIIe siècle. Elisabeth Proctor a découvert que son mari, John, avait eu une liaison avec Abigail, leur servante ; elle renvoie donc la jeune femme. Celle-ci cherche à se venger de son ancienne maîtresse en embarquant ses amies dans une cérémonie d’invocation d’esprits maléfiques, afin de lui nuire. La mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota commence avec les danses des jeunes femmes : derrière une voilure noire qui s’étend sur toute la surface laissée disponible par le cadre de scène, les actrices bougent de manière fluide et gracieuse et jouent à disparaître et apparaître derrière des panneaux blancs mobiles. La voilure noire, qui symbolise tout simplement la nuit, semble déréaliser les scènes qui se déroulent derrière, et les couvrir d’un filtre onirique et mystérieux à la fois. Mais la transe des jeunes filles est interrompue : Parris, père d’une des jeunes filles, Betty, et oncle d’Abigail, les surprend. Betty s’évanouit et se pétrifie, comme si elle était possédée. À partir de là, la rumeur de la présence de sorcières dans la ville se répand comme une traînée de poudre. Pour ne pas être accusées d’avoir invoqué les esprits, les jeunes filles, menées par Abigail et sa soif de vengeance, prétendent avoir été victimes de sorcières. Peu à peu, elles accusent la majorité des habitants – et des habitantes surtout – de Salem, dont Elisabeth et John Proctor. Le tribunal qui s’est érigé pour juger les accusés cèdent aux rumeurs et à la paranoïa générale, sans même voir qu’il s’agissait d’une machination, et fait pendre toutes les personnes accusées, sauf si elles acceptent de plaider coupable. John Proctor, dans une scène finale assez longue et dont la « morale » semble surannée aujourd’hui, délibère sur son propre sort : soit il signe une déclaration dans laquelle il plaide coupable et accuse tous les autres condamnés, tout en sachant qu’ils sont innocents, et il peut vivre, marqué du sceau – infâmant pour cette ville puritaine – de la sorcellerie ; soit il continue de clamer son innocence, sauve comme il peut son honneur et celui de sa femme, qui bénéficie d’un sursis en raison de sa grossesse. Mais dans ce cas-là, il meurt.

Les Sorcières de Salem (c) Jean-Louis Fernandez.jpgLes Sorcières de Salem © Jean-Louis Fernandez

 

La Leçon de sorcellerie du docteur Hale

Une scène est particulièrement marquante : Betty est alitée. Autour de son lit sont réunis Agibail et les jeunes filles qui étaient avec elle dans la forêt, Parris, et des habitants de Salem. Le révérend Hale, appelé par Parris pour mettre la lumière sur les causes de la pétrification de Betty, se penche au-dessus du lit. La lumière, justement, est centré sur le corps de la jeune fille, et n’éclaire que faiblement les visages autour, qui observent les gestes du révérend. Nous croyons alors à une reconstitution du célèbre tableau de Rembrandt, La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp (1632). Le travail du clair-obscur, caractéristique du peintre hollandais, est également le procédé central de la création lumière du spectacle, assurée par Yves Collet et Christophe Lemaire. Associé aux couleurs sombres des costumes des acteurs, ce procédé participe de l’atmosphère mystérieuse de la mise en scène, et rend certains passages, notamment celui que nous venons de mentionner, particulièrement esthétiques. Les chants des jeunes filles, et leur présence fantomatique permanente constituent également cette ambiance. Derrière une voilure noire, au-dessus de la scène du tribunal, elles sont comme les Moires, les déesses du destin, et coupent les fils de la vie des habitants de Salem, en particulier celle des époux Proctor, objets de la vengeance d’Abigail.

Néanmoins, malgré son esthétique remarquable, Les Sorcières de Salem n’est pas un spectacle totalement édifiant. La scène du tribunal semble un peu brouillon, tous les acteurs se lèvent, bougent, parlent en même temps, ce qui rend difficile la compréhension de ses enjeux. La scène de fin, avec la délibération de John Proctor, est trop longue, et finalement un peu étrange. Enfin, même si dans la pièce de Miller ces deux jeunes femmes s’avèrent être noires, le fait de faire jouer les personnages de Tituba et de Mary Warren par deux actrices noires semble être un peu « facile » pour nous faire comprendre le racisme dont font preuve, de manière insidieuse, les habitants de Salem. Nous pouvons vouloir, à bon droit, voir ces actrices jouer des rôles plus importants, et pas seulement ceux de l’invocatrice d’esprits maléfiques et de l’employée de maison des Proctor…

 

Des avis sur le vif : 

Dans un travail du corps impressionnant, certes, mais où la femme ne peut comme bien trop souvent n’être que bourreau ou victime. L’imagerie de la sorcière n’a t elle que cela à offrir ?  – Ambre Bouillot

En adaptant Les Sorcières de Salem d’Henri Miller, Emmanuel Demarcy propose une mise en scène épurée fondée sur les jeux de voile et de dévoilement. Toutes vêtues de blanc, les sorcières dansent dans la forêt, loin de l’image diabolisante des procès de sorcellerie. Le metteur en scène choisit sciemment d’en faire des jeunes filles ordinaires, rendant ainsi plus visibles les mécanismes d’une justice aveugle qui réduit le pouvoir des corps féminins à la possession démoniaque. Du Maccarthysme à nos jours, le diable condamné à travers le procès change de visage, mais son image reste le corps d’une femme. – Laurine Labourier

 

Les Sorcières de Salem de Arthur Miller. Mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota.

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AliceArticle rédigé par Alice Boucherie.

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