300 bisons, Théâtre, danse, sons et musique où êtes-vous et qu’êtes-vous devenus ?

Ce jeudi 26 et vendredi 27 février 2015, se tient au théâtre Kantor de l’ENS (École Normale Supérieure) de Lyon, une pièce de théâtre intitulée 300 Bisons. « Un temps indéterminé après une catastrophe sonore de grande ampleur, deux savants archéologues épuisent leurs jours à recréer des sons disparus, à l’aide de machines extra-ordinaires. Entre recherche archéologique et partition bruitiste, leur quête persiste, obstinée et folle, jusqu’au soir où d’étonnants visiteurs s’invitent dans le laboratoire. Attention aux oreilles. » Cette création de la Compagnie du Triangle, dirigée par Marie Lusson (jeu, musique), Emilien de Bortoli (jeu, musique), Juliette de Beauchamp et Noémie Regnaut, met en avant des danseurs en puissance tels que Elsa Victor et Alexandre Nadra, pour une scénographie mise en place collectivement comme les membres de la compagnie du Triangle l’expliquent dans l’interview qu’ils nous ont accordée.

Une œuvre hermétique et ambitieusee

La création de ces jeunes arrivant dans le monde des arts du spectacle se veut être une pièce de théâtre au scénario complexe et, peut être volontairement, impénétrable. Alors qu’une catastrophe est arrivée sur la Terre détruisant les sons, de la même façon que certaines richesses du patrimoine humain disparaissent de nos jours, deux archéologues aux allures de savants fous passent leurs journées à les redécouvrir à travers des inventions rocambolesques. Mais dans la temporalité contemporaine à ces personnages, deux mondes sont divisés : le monde diurne dans lequel ils expérimentent, et le monde nocturne dans lequel des monstres s’emparent et incarnent ces sons perdus. Difficile face à une œuvre théâtrale qui abroge tous dialogues parlés de saisir la complexité d’un tel scénario. Alors que les passages qui ont lieu pendant la journée semblent relativement mimétiques et donc accessibles, les passages qui ont lieu la nuit sont eux emprunts de métaphore et de poésie. Difficile donc de comprendre qu’il s’agit de quelque chose d’aussi précis et concret que des monstres s’étant emparés des sons d’antan. Cette ambiguïté entre la volonté de mettre en place une narration construite et rigoureuse mais malgré tout ésotérique, et celle de donner à voir une œuvre imagée, métaphorique, semble être un poids pour la réception de la pièce.

Une création au carrefour des Arts

Un des éléments largement contributif à cet aspect poétique du spectacle, est sa polyvalence. En effet l’œuvre arrive à réunir de façon très contemporaine différents milieux artistiques, à commencer par le théâtre, de facto la musique dans un contexte d’expérimentations sonores, la danse car les deux monstres nocturnes sont interprétés par des danseurs, mais également la performance en laissant une place à l’improvisation, ou encore, dans une certaine mesure, la photographie à travers la gestion des lumières qui tient une place majeure dans la représentation, à la fois pour des raisons narratives (passage du jour à la nuit) mais également pour des raisons esthétiques et artistiques. Cette mixité des genres artistiques a l’avantage de faire de l’œuvre un spectacle fortement marqué, imprégné d’un style particulier et décuplé par la multitude de choix artistiques. Mais bien qu’il s’agisse de théâtre, il apparaît comme une évidence que le premier art ici visé est la musique. La musique est abordée à la fois comme sujet de l’œuvre (recherche de sons), et à la fois comme constituant de l’œuvre : aucun dialogue, uniquement des sons. Au delà de la présence sur scène d’instruments acoustiques tels que le violoncelle ou le saxophone qui créent un lien direct et indiscutable avec la musique, nous pouvons également rapprocher tous les sons de cette pièce à l’art de la musique. En effet, comment ne pas penser aux révolutions artistiques et musicales du XXème siècle, notamment le mouvement Fluxus et des formes d’expression comme le happening, la performance ou les installations multimédias préfigurées par John Cage (1912- 1992) ?

Un manque de parti pris ?

Mais alors que les prises de risques sont nombreuses et les créations pertinentes, il semblerait que les créateurs de la pièce aient voulu trop en faire, oubliant ainsi de choisir de façon ferme et assumée une direction à leur œuvre. La recherche sur les sons mise au service de la pièce était très intéressante, dans un courant de pensées et dans un univers spécifique et précis. Mais alors que le scénario était censé lui donner une place légitime dans l’œuvre, il a semblé qu’au contraire celui-ci étouffait l’inventivité et l’intelligence de ce travail musical. Peut être par peur de basculer de façon trop marquée du côté de la performance ? Mais face à l’hermétisme assumé de la pièce, pourquoi ne pas être allé jusqu’au fond des choses ? De fait, il est apparu que la création manquait d’un parti pris tranché quant à sa signification, ses revendications, ce qu’elle donnait à voir au publique. L’œuvre semble donc se cacher de façon récurrente derrière un scénario abscons, amoindrissant ainsi la qualité des musiciens, des danseurs (dont le rôle n’est que très narratif alors qu’il aurait pu être celui de sublimer la recherche musical), voir même des acteurs qui se situent dans un entre deux, laissant entrevoir leur talent ralenti par la multiplicité des chemins empruntés.

Lucile Barault


Découvrez l’interview de Juliette de Beauchamp et Noémie Regnaut par la radio de l’ENS, Trensistor.

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