300 Bisons, une interview à plusieurs voix pour un spectacle expérimental

La Compagnie du Triangle, propose les 26 et 27 février 2015 au théâtre Kantor de l’ENS de Lyon une création originale 300 Bisons, une pièce expérimentale que nous expliquent les quatre initiateurs du projet : Marie Lusson tout d’abord, chanteuse et violoncelliste de formation qui cherche dans le micro-événement ce qui serait révélateur d’un état du monde, lu dans ses multiples facettes. Juliette de Beauchamp, actuellement étudiante à l’ENS de Lyon en Arts de la scène et stagiaire d’assistance à la mise en scène auprès d’Alain Françon, réalise un travail de recherche qui porte sur le sommeil, l’hypnose et l’imagination du spectateur au théâtre. Noémie Regnaut, elle aussi étudiante à l’ENS de Lyon en Arts de la scène, navigue entre les arts, passant du théâtre au cinéma ou à la littérature pour explorer les différentes pratiques artistiques et aux rapports entre fiction et réel et Emilien de Bortoli, un « musicien-multi-instrumentiste-compositeur-ingénieur-du-son-bricoleur-en-tout-genre » qui explore les frontières de la musique pour y emmener l’auditeur le plus craintif.

D’où est né ce projet ? Quelle est la genèse de ce projet ?

Marie Lusson : Ca a commencé avec Emilien de Bortoli, avec qui je forme un duo qui s’appelle ïO avec lequel on fait pas mal de musique expérimentale narrative. Donc avec un violoncelle, un saxophone, des percussions, des effets électroniques, on essaie de faire une musique de recherche. On cherche beaucoup de sons, on invente beaucoup et en même temps on a envie que ce soit accessible à tous.
Donc dans nos recherches, nous avions déjà travaillé avec des danseurs, pour des films, pour des performances et on avait envie de créer quelque chose d’un peu plus robuste et donc un spectacle. C’est à ce moment là que nous avons rencontré Juliette de Beauchamp et Noémie Regnaut et on a commencé à penser au spectacle. Et donc à quel type de spectacle créer ? Nous, on voulait des danseurs parce que c’est quelque chose qui était revenu plusieurs fois dans des discussions, des spectateurs nous disaient qu’elle était super notre musique mais qu’ils ont envie de voir quelqu’un qui parle, s’exprime dessus. Donc on a trouvé deux danseurs qui évoluent dans des univers très différents : Elsa Victor qui a une danse assez lente, proche du Buto (NDLR : une danse japonaise qui se caractérise par des mouvements très lents, sa poésie et son minimalisme) mais au sens large, elle n’est pas vraiment tirée du Buto mais elle a une vision de la danse qui est très personnelle et Alexandre Nadra qui est un petit gars qui a énormément d’énergie, c’est une boule de feu et le mélange des deux était intéressant. Ca nous intéressait de voir ce qu’on pourrait faire par rapport à ça.
Juliette de Beauchamp : Avec Noémie, on vient plutôt du théâtre puisqu’on est étudiante à l’ENS en Arts de la scène et notre terrain de connaissances est plutôt le théâtre. Donc quand Emilien et Marie nous ont dit qu’ils avaient plutôt envie de mettre de la danse sur leur musique, on s’est demandé ce qu’on pourrait bien faire parce que ça ne nous parlait pas vraiment. Donc on a fait le pari de faire une fiction qui rassemblerait les envies de chacun. En fait c’est parti d’une forme qui viendrait se construire autour de la musique de Marie et Emilien mais aussi des envies de bricolage d’Emilien notamment qui avait envie de créer des inventions sonores et à partir de là, on s’est dit comment mélanger toutes ces envies ? C’est là que nous est venue l’idée de créer un laboratoire au sens propre. Donc cette pièce est un laboratoire, ça se passe dans un laboratoire et même méthodologiquement, notre travail s’est résumé à un travail de laboratoire donc pour nous, le résultat final est une espèce de mise en abîme du travail qui s’est effectué sur cette performance : Comment mettre en scène à 4 ? Comment créer à 4 ? Comment rendre consistant une envie de forme et une narration ? Donc je pense que les spectateurs qui sont curieux ne verront pas forcément une forme finie mais plutôt une forme nouvelle, une forme qu’ils recherchent. C’est vraiment ce qui s’est joué sur ce spectacle, comment mélanger tous les arts, les costumes ou les masques qui viennent d’univers très différents et ça donne un univers très hétéroclite. Le résultat est un espèce de bébé un peu bizarre que nous sommes contents d’avoir mis au monde.

Vous dites que dans votre processus de création, vous aviez l’impression d’être dans un laboratoire où tout s’est construit collectivement, donc en fait au départ, vous aviez une envie mais pas d’historie prédéfinie ?

Noémie Regnaut : L’histoire, on l’a vraiment construite ensemble. Il n’y avait aucun texte, aucun matériau de base. Au départ, on voulait partir de Cent ans de solitude de Gael Garcia Marquez car c’est un roman dont l’univers très riche nous plaisait car il nous offrait de multiples opportunités. Mais finalement, on s’en est très vite éloigné sans vraiment se le dire, ça s’est fait naturellement.
Marie Lusson : Dès qu’on a eu les danseurs, on a commencé à improviser et donc tout s’est passé dans l’improvisation. Les danseurs venaient et on voyait ce qui se passait avec eux, les mouvements qu’ils faisaient, et on a construit l’histoire à partir de ce sur quoi ils étaient à l’aise.
Noémie Regnaut : Après, on a quand même gardé quelques trucs de Cent ans de solitude. Le personnage de Melquiades, le gitan magicien notamment pour tout ce qui touche à l’invention sonore avec l’univers un peu surréel incarné par ce savant un peu fou. Il y a vraiment eu deux travaux en parallèle : un travail d’improvisation et de recherche musicale et de danse qui finalement n’avait pas de lien avec la narration et tout un travail parallèle de création de l’histoire et c’est vraiment à la fin que les deux se sont rencontrés.
Juliette de Beauchamp : Au final ça fait une écriture très fragmentaire.

Donc la scénographie n’a pas dû être évidente ?

Juliette de Beauchamp : En fait, on en a beaucoup parlé en amont et le fait qu’on se connaissent bien a fait que la scénographie pouvait évoluer rapidement et presque quotidiennement. Tout s’est fait progressivement.
Marie Lusson : Ce n’est pas le point le plus difficile. Au niveau de l’univers commun, on était tous plutôt d’accord, après c’est sur les détails que ça pinaillait un peu plus.
Noémie Regnaut : Parfois, ça partait un peu dans tous les sens mais c’était vraiment très formateur, de travailler à partir de rien, sans texte, sans support en évoluant autour du travail de Marie et d’Emilien. Donc au final s’est créée une forme qui tente de mélanger plein d’arts, donc c’est assez hallucinant mais ça donne 300 bisons.

Vous parlez de « laboratoire » « d’écriture fragmentaire », est-ce que le spectacle que vous comptez présenter est une version complètement aboutie du projet ou est-il possible d’aller encore plus loin ? Comme tout est parti de l’improvisation, avez-vous déjà pensé à une ultime évolution ?

Marie Lusson : Pour moi, à partir du moment où on le représente, c’est qu’on estime qu’on a atteint une forme aboutie pour cette représentation. Donc évidemment, on peut toujours aller plus loin mais c’est une première forme aboutie, une première étape.
Juliette de Beauchamp : Oui, c’est sûr qu’il y aurait encore beaucoup à faire, on pourrait encore développer cette forme à l’infini.
Après, on a aussi été victime d’un manque de temps, on a eu beaucoup de choses à gérer et compte-tenu du temps que nous avions, il était difficile d’aller plus loin.
Marie Lusson : Après, l’écriture d’improvisation c’est extrêmement lourd. On ne se rend pas compte mais on peut vraiment passer des semaines et des semaines sur une scène parce qu’il faut l’écrire, que ce soit pour la danse, la musique ou l’histoire.
Noémie Regnaut : Pour l’instant, on ne sait pas trop parce qu’on n’a pas encore testé notre spectacle, donc ça va dépendre des réactions du public. Moi je suis vraiment curieuse de la réaction des gens car on est toutes d’accord pour dire que c’est un spectacle un peu inhabituel. Pour être beaucoup allée au théâtre, je n’ai jamais vu une forme semblable à ce qu’on a créé et je le dis sans prétention, ce qu’on présente n’est peut-être pas bien (Rires).

Juliette et Noémie, comment avez-vous abordé la création théâtrale de cette pièce ? Vous êtes vous dits que vous alliez tenter d’appliquer les codes du théâtre contemporain ou bien vous êtes-vous lancées dans l’aventure sans trop savoir vers quelle forme où vous vous dirigiez ?

Juliette de Beauchamp : Je pense que toutes les deux on est attirée par les formes laboratoires. L’an dernier, par exemple, j’ai travaillé avec un metteur en scène qui fait du muet. Il n’y a jamais de paroles sur ses créations et moi c’est quelque chose qui me parle énormément. L’univers muet et la pantomime, les choses irréelles me plaisent. Moi je l’ai vraiment abordé comme du théâtre expérimental mais qui n’était pas vraiment théâtral. J’ai découvert tout un tas de choses, à propos de la musique, de la danse. Du coup, je me suis un petit peu éloignée du théâtre, après, je n’ai peut-être pas fait ce que je souhaitais au départ notamment sur le travail de l’expression corporelle. Néanmoins le rapport entre corps dansé et corps joué par des non-acteurs et des musiciens qui s’essaient au travail d’acteur, c’était vraiment très intéressant au niveau théâtre.
Noémie Regnaut : Moi je ne parlerais pas vraiment de théâtre parce que ça a plus une forme spectaculaire. Les trois arts, théâtre, danse, musique, sont tellement à égalité dans le spectacle que je ne pourrais pas dire que c’est une pièce de théâtre. Donc oui, il y a eu un travail théâtral car il y a du jeu mais le travail qu’on a effectué là est assez différent d’une mise en scène classique avec un travail traditionnel sur un texte que ce soit en tant que texte établi ou écriture de plateau.
Au final, ce qui m’a posé problème c’est cette nécessité que j’avais qui était de vouloir me raccrocher à un texte, à quelque chose qui fasse sens alors qu’Emilien et Marie avaient plus l’habitude de s’en affranchir puisque venant de la musique. Donc tenter de créer une dramaturgie dans ses conditions était difficile. Cette absence de mots et de texte peut déstabiliser le spectateur, alors évidemment notre spectacle n’est pas hermétique mais il peut être troublant.

Justement, n’était-ce pas difficile pour vous de créer une histoire avec autant de formes et de matières disparates et hétéroclites ?

Juliette de Beauchamp : C’est le pari qu’on a fait. A quel point on laisse apparaître l’histoire ? Est-ce qu’on la donne à comprendre au spectateur ou non ? Est-ce qu‘on laisse une totale ouverture au public et donc la possibilité de comprendre ce qu’il veut ?
Pour ce qui est de la fable, elle se passe dans un temps indéterminé dans lequel il y a eu une grosse catastrophe sonore et donc des personnes essaient de recréer les sons perdus. Leur quête est frénétique et obsessionnelle et elle continue jour après jour jusqu’à ce que des personnages étranges arrivent dans le laboratoire et fassent renaître la musique.

« Attention aux oreilles ! »

Par exemple, moi j’étais très attaché à la forme et pour moi, ce laboratoire c’est plein de choses mais ce n’est pas forcément politique alors que pour Noémie, c’est plutôt politique car ça peut avoir une portée sur le silence dans la société d’aujourd’hui et sur le fait que certaines choses soient étouffées.
Noémie Regnaut : Ce qui est intéressant c’est qu’il y a plusieurs strates dans ce spectacle et chacun peut y voir ce qu’il veut.

N’avez-vous pas peur de perdre les spectateurs ?

Ensemble : C’est très possible. C’est un mystère ! (Rires)
Juliette De Beauchamp : Mais ça va être très intéressant de savoir ce que les gens comprennent ou non, ce qui marche ou ne marche pas.
Marie Lusson : Moi, ça ne me fait pas trop peur car même si ça ne marche pas, le projet est très ambitieux et la démarche est vraiment intéressante voire même utopique et j’aime bien les projets utopiques. (Rires)
On a pris le risque !

Pour la musique, comment s’est passée la composition ? Est-ce que vous avez d’abord travaillé la musique et ensuite les danseurs ont évolué dessus ou vous êtes-vous concertés avec les danseurs pour l’écrire ?

Emilien de Bortoli : Il y a eu deux choses. Tout d’abord, la façon que nous avons Marie et moi de travailler ensemble au sein de ïO. Donc la musique on l’improvise, et là on l’improvise avec les danseurs. La musique est improvisée, enregistrée et recomposée après l’enregistrement. On synthétise ce qu’on juge de bien ou d’essentiel dans la trajectoire qu’a pris notre musique et tous les paysages qu’elle a traversé et parfois il y a des errances qui sont plus ou moins intéressantes. Ces errances, soit on les laisse telles qu’elles sont soit on les synthétisent pour comprendre le chemin qu’on a parcouru. Donc on compose une palette de couleurs à partir de l’enregistrement. Là, avec les danseurs, ça s’est fait de la même manière : il y a eu un moment où entre Marie et moi ça a pris, et avec eux aussi. Ils se mettaient à danser sur notre musique et leur danse nous inspirait et donc ça a pris. Même si on n’était pas dans un moment d’analyse de la qualité de la technique de danse, on sentait quelque chose, on était transporté par ce qu’on faisait. On sentait que quelque chose circulait. Ensuite, Juliette et Noémie étaient là et elles ont aussi reconnu qu’il s’était passé quelque chose et tout est né de ce dialogue improvisé. Nous, ensuite, on a retravaillé à partir des enregistrements et les danseurs ont eux aussi retravaillés à partir des enregistrements pour leurs chorégraphies. Puis il y a eu une étape de recomposition de cette fusion en reconfrontant à cette musique un peu différente une danse elle aussi un peu différente.

Alors justement, comment recréer cette improvisation ?

Marie Lusson : Avec les danseurs, on a dû caler des choses. Des choses qui ne sont pas forcément obligatoires pour nous musiciens. D’habitude, on a l’improvisation de base, on sait que la forme marche, qu’il y a des éléments récurrents qu’on va utiliser et tout est assez cadré mais il y a une forme libre à l’intérieur. Mais on s’est rendu compte que pour les danseurs, ce n’est pas possible, ils ont besoin de repères, notamment Alexandre Nadra qui est au CNMD et qui a l’habitude de travailler avec des repères très précis (la note du saxophone à tel moment qui déclenche son mouvement…). Donc il nous a fallu conserver des éléments de repères, ce qui nous semblent tout à fait cohérent car ce sont des gens qui ne pratiquent pas du tout la danse improvisée.
Juliette de Beauchamp : Après, Noémie et moi, on travaillait de notre côté avec les danseurs, sans Emilien et Marie et il y a vraiment eu quelque chose d’assez intime dans ce travail deux à deux, même dans le silence. Dès que le danseur avait intégré le rythme et le déroulement du mouvement, il avait intégré le mouvement à partir de choses très précises.
Marie Lusson : Mais après, il a fallu retrouver le mouvement. Et du coup, nous entre temps, on avait reconfiguré la musique, car on n’avait pas de partition, et en plus on a nos repères personnels qui sont différents de ceux des danseurs. Donc il a fallu calibrer nos repères. Les uns avec les autres et au final, ce sont nous qui nous sommes réadaptés à la danse, car les mouvements étaient millimétrés.
Emilien de Bortoli : Après, c’est une base pour un travail futur. Je sais que si je dois retravailler avec un danseur, j’aimerais bien tout travaillé ensemble et notamment au moment où on retravaille la musique afin qu’on se mette des repères communs. Alors je pense que c’est long mais c’est très intéressant d’un point de vue humain et artistique dans la manière de travailler ensemble.
D’ailleurs, il est important de souligner que si effectivement nous sommes à l’origine du projet, rien n’aurait été possible sans les danseurs Elsa Victor et Alexandre Narda dont le travail nous a nourri. De même, nous tenons à saluer le travail de lumière qui a été réalisé sur ce spectacle par Quentin Rumeaux, Juliette Romens et Marie-Sol Kim sans qui l’univers ne serait pas aussi perceptible. Et enfin, il ne faut pas oublier l’énorme travail sur le son réalisé par Ludovic Enderlen qui nous a beaucoup aidé sur tout ce qui concerne les inventions sonores. C’est vraiment le mélange de tous ces talents qui nous ont permis de réaliser un spectacle de qualité.

Pour ceux qui voudraient découvrir en avant-première leur travail musical, ce mardi 24 février à 18h, la compagnie propose un concert gratuit dans la Salle Polyvalente de la Maison de l’Etudiant sur le campus de Bron de l’université Lumière Lyon 2.

 Propos recueillis par Jérémy Engler


Découvrez l’interview de Juliette de Beauchamp et Noémie Regnaut par la radio de l’ENS, Trensistor.

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