Le Canard Sauvage : un combat réussi entre le mensonge et la transparence

Le Canard Sauvage, d’Henrik Ibsen, est adapté et mis en scène par Stéphane Braunschweig. La pièce est jouée du mardi 2 au samedi 6 février 2016 au Théâtre National Populaire, avec Suzanne Aubert, Christophe Brault, Rodolphe Congé, Claude Duparfait, Anne-Laure Tondu, Charlie Nelson, Thierry Paret, Chloé Réjon, et Jean-Marie Winling.

Une manifestation de la fracture sociale

Après quinze ans d’exil en montagne, Gregers est de retour dans sa ville natale. Il apprend qu’à la mort de sa mère et juste avant son départ, Werle, son père, s’est entiché de la femme de chambre de la maison, Gina. Alors qu’elle attendait un enfant et afin de lui assurer des conditions de vie décentes, Werle a arrangé la rencontre puis les fiançailles entre Gina et Hjalmar, à qui il a gracieusement prêté de l’argent et enseigné le métier de photographe. Or, Hjalmar ignore totalement la liaison entre sa femme et son généreux donateur ; il ne sait pas que l’enfant qu’il considère comme sa fille n’est sans doute pas de lui.
On retrouve ici une des préoccupations majeures du théâtre d’Ibsen : faire voir la fracture sociale, et comment les différentes classes cohabitent et s’articulent – Werle, riche entrepreneur, manipule comme un pantin sa femme de chambre et Hjalmar, photographe précaire. Son autorité est manifestée avec force par la mise en scène : Werle n’apparait jamais en chair et en os, mais seulement en vidéo sur toute la largeur du fond de scène. Ggigantesque par rapport aux individus physiquement sur scène, il les domine et rend tout dialogue impossible, car indirect, sans face-à-face, et toujours immédiatement interrompu par Werle qui ne discute pas, mais impose seulement son opinion. Même lorsque l’écran vidéo disparait, l’omniprésence du père et son pouvoir sur les existences des autres personnages sont manifestes : sa silhouette reste imprégnée sur le décor.

©Elisabeth Carecchio
©Elisabeth Carecchio

Une vie de mensonges

Lorsqu’il comprend que l’existence de son ami est fondée sur des mensonges, Gregers décide de tout lui révéler, au nom de « l’idéal » – cette quête insatiable d’une vie transparente, celle d’un homme lucide et totalement honnête avec lui-même. Si Gregers aspire à révéler la Vérité à son ami, c’est qu’il a l’espoir que la connaissance de soi permette à Hjalmar d’opérer un changement intérieur, et de parvenir à vivre avec les autres dans la Vérité toute nue, sans rancœur, et en paix. Gregers n’est pas un manipulateur qui voudrait détruire le foyer de son ami : au contraire, il apparaît plein de sollicitude envers Hjalmar…
Or, il est intéressant de constater que c’est le personnage en quête de transparence absolue qui se leurre du tout au tout sur le tempérament de Hjalmar : celui-ci n’a pas la force de caractère pour vivre dans la désillusion. Il apparaît sans cesse comme un personnage faible, naïf, incapable de prendre ses responsabilités : alors qu’il ne cesse de rêver de Grandeur – inventer une machine qui révolutionnerait la photographie, par exemple –, la paresse le rattrape toujours et le complait dans la passivité ; toujours lunatique et emporté très facilement par ses émotions, ses gestes saccadés et névrotiques manifestent une certaine instabilité mentale.

©Elisabeth Carecchio
©Elisabeth Carecchio

Le grand-père Ekdal vit encore davantage dans le prisme de l’imagination : souvent enivré, il a reconstitué dans son grenier un coin de nature artificiel – les quatre sapins qu’il y a disposés sont pour lui une forêt luxuriante, et les lapins sur lesquels il tire lui apparaissent comme des ours enragés… Le grenier est le lieu merveilleux qui brise l’apparence naturaliste de la pièce : c’est le lieu de tous les rêves, de tous les possibles, où les personnages fuient leurs responsabilités.
Le canard sauvage, qui niche dans le grenier, est devenu la plus grande fierté de la famille. Il s’en dégage une aura mystérieuse : il n’apparaît jamais, et n’est que l’objet des discours des personnages, et l’obsession de la petite fille qui l’adore. Pourquoi un tel engouement ? Surement parce que le canard semble être le miroir de toutes les individualités réunies dans la pièce : c’est un être recueilli et accepté dans un foyer qui n’est pas le sien, comme Hedvig ; libre et indépendant, il s’est adapté à son nouveau milieu, et se laisse dorénavant engraisser en coulant des jours tranquilles – à l’image de Hjalmar.

©Elisabeth Carecchio
©Elisabeth Carecchio

Des illusions nécessaires à l’existence ?

Finalement, même si les mensonges transparaissent en filigrane, ils sont constitutifs de la personnalité des personnages. Dans ces circonstances, la révélation de la Vérité ne peut conduire qu’au drame…
Lorsqu’il apprend la vérité, Hjalmar est incapable de pardonner à sa femme et de continuer à vivre avec sa famille : il va même jusqu’à douter de l’amour de sa fille, pourtant inconditionnel… Le décor bascule alors brusquement : les personnages sont obligés de marcher avec prudence sur le plancher devenu oblique, pour ne pas tomber, et adoptent une démarche lente et précautionneuse ; cet effet scénique montre que les personnages sont obligés de fournir des efforts pour continuer à vivre dans un foyer dont les repères ont été renversés.

Relling, médecin de l’immeuble, semble alors avoir raison, lorsqu’il soutient que le mensonge dans lequel vit toute la famille lui est indispensable ; Relling cherche même à l’entretenir par tous les moyens. Le conflit entre Relling et Gregers, sur ce point, n’est pas résolu. En effet, qu’est-ce que le bonheur ? Une existence « transparente », désillusionnée, et lucide – mais une transparence totale est-elle possible ? – ou bien une projection mentale qui invente une existence au mépris de ce qu’elle est réellement ? La pièce invite le spectateur à poursuivre l’interrogation, maintenant qu’il en a éprouvé les enjeux.

Chloé Dubost

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