Un Don Juan moderne et angoissé dans Don Juan (raconté par lui-même)

L’histoire de Don Juan, née sous la plume de Tirso de Molina, en 1630, a influencé de nombreux artistes, qui depuis ont donné, au théâtre comme à l’opéra, leur propre interprétation de ce personnage devenu non seulement un topo littéraire, mais également un mythe. Don Juan est un séducteur qui collectionne les femmes, rejette les institutions sociales et morales comme le mariage… Peter Handke, écrivain autrichien contemporain, écrit sa propre vision de la légende, en 2004, et c’est son texte qu’on peut entendre au théâtre l’Espace 44, du 22 au 27 mars 2016. Mis en scène par Françoise Maimone, et avec Stéphane Naigeon dans le rôle du célèbre Don Juan.

Comment devenir Don Juan ?

Don Juan apparaît bientôt, dans cette mise en scène de Françoise Maimone, comme un personnage esthète : il décrit les personnes qu’il croise, les paysages qui l’entourent. Alors qu’il n’est au départ qu’un personnage en voyage, angoissé, il finit par se transformer en Don Juan, presque par fatalité. Il commence sa séduction à un mariage où il n’a pas été invité, et durant lequel il tombe sous le charme de la mariée – c’est-à-dire la femme la moins susceptible d’être séduite. Mais il dit que c’est elle qui a initié la séduction : « c’est elle qui avait commencé ». Dans cette mise en scène, Don Juan est le libérateur de la femme, parce qu’il lui permet de s’exprimer : c’est la parole de Don Juan qui donne à la mariée la possibilité de chanter, et de se faire entendre.

Don Juan n’est Don Juan que parce qu’il séduit beaucoup de femmes : « la répétition seule lui donnait du cœur ». Avec le texte de Peter Handke, ce n’est pas la dernière femme qui est importante, et qui fait changer le comportement de Don Juan, comme dans de nombreuses interprétations modernes : c’est la première femme qui est importante et qui détermine les suivantes.
Dans cette mise en scène, on retrouve les trois éléments qui sont toujours présents, quel que soit la lecture du mythe. Il y a toujours la Femme, le séducteur, et la société. Ici, on retrouve la société grâce à la présence du pianiste sur scène (Gérard Maimone). Ce monsieur, assez âgé pour avoir une barbe blanche, porte une kippa, et joue une musique très douce : il incarne une certaine figure patriarcale qui représente le groupe humain et le monde dans lequel Don Juan se constitue. À intervalles durant la pièce, souvent derrière un voile noir, tendu au milieu de la pièce, se tient la femme mariée, celle qui séduit Don Juan. Elle devient une allégorie de toutes les femmes : « ce n’était plus une mariée… c’était la Femme ». Chacun de ces trois personnages s’exprime d’une façon qui lui est propre : la mariée par son chant, beau, passionné, fort et digne, l’homme incarnant la société par une musique jouée au piano, très douce, qui donne du liant à l’histoire, la porte, et le séducteur par sa parole, grâce à sa voix douce et belle.

Don Juan ne naît pas Don Juan ; il le devient. Sa force, il la tient de son regard : « le pouvoir de Don Juan venait de ses yeux » : c’est non seulement sa légendaire beauté, mais surtout son regard sur le monde qui fait de lui un séducteur.
À l’image du voyage en Russie et en Europe dont il est question au début de la pièce, Don Juan parcours un « voyage » initiatique qui le fait se transformer en séducteur.

La démystification de Don Juan

© Gilles Aguilar
© Gilles Aguilar

Le Don Juan qu’on nous présente, ce n’est pas celui auquel on pourrait s’attendre : c’est un homme de cinquante ans, sinon plus, qui n’a pas l’apparence d’un séducteur : sa chaussette est mal mise au début de la pièce, et ce n’est qu’une fois devenu véritablement Don Juan, ce n’est qu’une fois qu’il incarne son nom, qu’il la remet correctement. Il a perdu son fils, il est en deuil, et il triste au début de la pièce. Il formule des rêves de grandeur, d’un château, … Son valet est en fait un chauffeur… Il paraît nerveux, en trébuchant sur les mots quelque fois, en mettant et enlevant sans cesse ses lunettes…
La mise en scène, ainsi que le texte, prennent un parti artistique très intéressant : en effet, la pièce correspond à une narration théâtralisée de la vie et du parcours du mythique séducteur : tandis que Don Juan se manifeste dans d’autres œuvres par ses actions, qui sont mises en scène, par ses interaction, ici, il est plus ou moins seul, et il n’entre pas véritablement en contact avec les autres comédiens. On doit donc faire confiance à ce qu’il nous dit.

La femme se tient derrière le voile, qui peut représenter le mariage ou tout simplement créer une distance avec les hommes, est située au premier plan. C’est elle qui sort de sa solitude pour venir le séduire. On remarque également qu’elle chante dans une langue étrangère, qu’on ne comprend pas vraiment : ce qui nous montre, qu’on ne voit l’histoire de Don Juan que sous le prisme de l’homme, mais jamais sous celui de la femme, qui n’est pas comprise, car elle utilise une langue qu’on ne comprend pas.

Ce Don Juan-là fait en quelque sorte la synthèse de tous les Don Juan précédents, du Dom Juan de Molière au théâtre, au Don Giovanni de Mozart, en utilisant le chant lyrique. Le personnage est modernisé, actualisé, puisqu’il vit dans notre monde contemporain. Le personnage présent sur scène affirme que tous les Don Juan qui l’on précédé, et lui-même, sont faux. Il dit que « Don Juan est un Autre » (parodiant la célèbre phrase de Rimbaud). L’idée sous-jacente est que Don Juan n’est qu’une caricature, et que Don Juan fait partie de chacun de nous ; que le désir de séduire est présent chez chacun d’entre nous.

Cette mise en scène nous présente donc une vision moderne et nouvelle du personnage mythique de Don Juan au théâtre.

Adélaïde Dewavrin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *