Comment communiquer sans langage ?

Après une première journée et un spectacle sans parole, le deuxième jour du Festival Luaga und Losna de Feldkirch en Autriche programme un excellent spectacle des compagnies Werk 89 et Zavod Federacija Ljubljana, imaginé par le metteur en scène slovène Peter Kus dans lequel le langage n’est pas si facile à appréhender. Dans Buum Krach Peng ! tout devient possible, l’imagination semble ne pas avoir de limites…

« Il y a du théâtre derrière chaque performance musicale et je veux mettre cela en avant. » Peter Kus

Un langage à trouver

Le spectacle étant en Allemand et n’étant pas germanophone, il aurait pu être difficile de comprendre ce qui se jouait sur scène, mais parce que c’est une performance où la communication entre personnages passe surtout par la musique, c’est assez facilement compréhensible grâce à une scénographie savamment orchestrée. Les parents, dans la pièce, ne comprenant pas leur enfant incapable de parler, nous entrons dans un monde abstrait où tout peut arriver, où tout objet peut devenir un instrument ! L’enfant ne parvient pas à parler le même langage que ses parents mais cela ne l’empêche pas de communiquer avec eux et pour ce faire, il utilise tous les objets qu’il trouve pour établir le contact, tels qu’une « caronette » (une clarinette dans une carotte) ou une flûte créée à partir d’un rouleau d’essuie-tout surmonté de deux CDs, etc. Peter Kus fait preuve d’une grande imagination pour détourner des objets du quotidien et les transformer en instruments, un peu à la manière du plasticien français Gilbert Legrand. Tous les instruments utilisés dans ce spectacle ont été conçus par le metteur en scène qui réutilise certains instruments d’anciens spectacles et qui a eu besoin de six mois pour en créer de nouveau. Si certains instruments peuvent facilement nous faire penser à des instruments qui existent déjà, aucun n’est habituel. On est sans cesse surpris, cela commence avec deux tables à percussions au milieu de la scène qui finissent par créer des lieux tels qu’une salle de classe, une cuisine, un bureau d’ornithologue, une salle d’opération médicale, etc. Ces tables, quand elles sont au centre, sont le lieu de convergence des trois artistes Urška Cvteko, Michael Pöllman and Krištof Hrastnik, avant qu’ils ne se séparent pour prendre leur rôle et entrer dans les différents environnements décrivant la vie d’un enfant où le petit garçon doit trouver ses propres moyens de communication. Cet espace central est le lieu des transitions et permet aux comédiens de s’emparer de leur rôle, de donner vie à tout un univers, ils se rejoignent sans cesse au centre pour mieux se séparer, créant le sentiment d’une explosion, d’un big bang issu de ces tables de percussion qui donnent du rythme à la performance et sont le début de tout, comme si la musique pouvait être à l’origine du langage…

©Nada Zgank

Un spectacle sur la vie et le don de la vie

La musique est véritablement la partie principale de cette pièce, elle donne un sens à ce qui se passe sur scène et fait le lien entre les personnages. Quand ils arrivent pour la première fois au plateau, ils s’affrontent sur les percussions des deux tables pour s’évaluer et voir qui sera capable de se saisir les baguettes pour devenir le leader du groupe. Ils sont comme des enfants qui se battent pour savoir qui est le meilleur, pour être reconnus, pour l’amour, et pour imposer sa vision du monde. Les personnages ont les mêmes noms que les artistes qui parfois agissent comme des metteurs en scène en décidant ce qu’ils montreront sur la vie de cet enfant et son langage. Rapidement, ils agissent comme des parents qui veulent contrôler la vie de leur enfant mais petit à petit, nous comprenons qu’ils ont besoin de s’adapter à sa créativité et à sa façon de s’exprimer. Ils doivent essayer de comprendre comment communiquer entre eux, les parents deviennent l’enfant qui doit apprendre une nouvelle langue…La musique et les bruitages sont vraiment efficaces pour souligner ce qui se déroule sous nos yeux. Nous comprenons tout, même le passage des marionnettes en plastique sans mots à propos de l’évolution de la vie. Les comédiens ont l’air de prendre beaucoup de plaisir à jouer leur rôle et à donner naissance à de nouveaux et inhabituels instruments, ils sont comme des enfants et réussissent à nous emmener avec eux dans cet univers dans lequel il faut appréhender les codes, mais fort heureusement l’apprentissage est  agréable et facile…

©Nada Zgank

La force de cette pièce réside dans sa capacité à nous faire voyager dans un nouvel environnement musical. On reconnaît tous les sons mais ce sont des instruments hybrides et inconnus qui les donnent à entendre. Nous comprenons alors que cette différence n’est pas un problème, au contraire, c’est peut-être un moyen d’évoluer. Cette pièce est un hymne à la tolérance et la différence. Nous vivons une véritable expérience : comme spectateur tout d’abord, puisque nous découvrons de nouveaux instruments et des artistes incroyables de charisme pour incarner les personnages, puis comme un enfant, car à la fin, les artistes de manière très pédagogique explique comment sont créés les instruments et nous laisse les essayer… Les artistes interagissent avec nous tout au long de la performance nous incluant dans le spectacle pour nous emmener à devenir cette famille en s’imprégnant de leurs façons de communiquer. Adultes et enfants pénètrent avec curiosité et désire dans cet univers sans parole…

Cette performance est incroyable, elle parle de la vie et de comment nous devons nous adapter à toutes les situations, à toutes les différences. Cette pièce est aussi divertissante que sérieuse et peut apporter de nouvelles perspectives à toutes les familles, les parents peuvent trouver une façon de plus interagir avec les enfants quand ceux-ci ne veulent pas trop parler. Les enfants peuvent trouver une façon de développer leur créativité, tout mène à la découverte des nouveaux instruments, donc ne manquez pas l’opportunité d’en apprendre plus sur la vie en communauté et sur la façon de construire son propre objet musical et comment jouer avec.

Jérémy Engler

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