À dégeler le cœur

Coup de coeur absolu au festival Sens Interdits ! Tatiana Frolova et le Théâtre KnAM, au Théâtre des Célestins, proposaient Ma petite Antarctique du 16 au 19 octobre 2019. Une personnalité importante dans le monde du théâtre engagé ! Tatiana Frolova naît à Komsomolk-sur-Amour, lieu dit de la pièce, et met en lumière une critique acerbe des croyances et des héritages de l’URSS. Un succès transgressif, provocant et une mise en scène époustouflante avec des jeux d’acteurs à couper le souffle. En russe, surtitré français, ce spectacle a été sans aucun doute notre coup de coeur ! ( © KnAM)

ma-petite-antarctique-theatre-knam-1-900x600.jpg  ©  KnAM

Descente boréale 

Ne plus rien ressentir, voilà les dires de la Reine des Glaces lorsque dans le conte elle entraîne Kay, le petit garçon au cœur gelé par sa magie sombre. Transposition des mythes et des contes — un conte sordide qui se nomme « XXIème siècle », dans lequel les politiques et les peuples font preuve de violence. Violence enfantine, espionnage, meurtres au nom d’un idéal, totalitarisme stalinien, nazi, capitaliste, pression sociale. Les cœurs sont progressivement gelés au point de devenir aussi solides qu’une banquise : la sensibilité, le rêve et l’amour sont dévitalisés au profit du mythe, de l’illusion, de la falsification et de la légitimation du meurtre de son prochain au nom de la patrie, au nom d’un idéal bancal en lui-même. La Russie de Poutine en prend un coup, l’URSS aussi, la Corée du Nord également, sans parler du système des systèmes, du macro-système nommé cruauté, crudité et capitalisme. Le monde est froid — voilà que le théâtre devient politiquement engagé et les planches un espace encore libre voire décongelé des neiges éternelles : haut les cœurs ! Défilés et cortèges de supports, d’images, de papiers, d’objets, d’encre,  de stylos, de neige en papier, du human beat box, des chants, des vidéos, des photos, des archives…Nous assistons aux coulisses de cette petite ville de Komsomolk-sur-Amour, et plus généralement de la politique soviétique — puis, par extension, de la politique internationale. Un procès que la troupe du KnAM assemble avec toutes ces traces, ces preuves qu’ils exposent : on tape, on imite, on échange les masques et, c’est jouissif. On révèle, on dénonce en filigrane ! On est face à un corps humain que la troupe vous décortique comme un chirurgien avide de finesse. On assiste à un cours d’anatomie, à une autopsie avant l’heure aussi glaciale qu’une Antarctique — une autopsie d’un état du monde désolé et désolant, d’un monde moribond déjà enterré vivant.  Nausée, cauchemars mais catharsis retentissent — on est émue lorsqu’on sort, on a la larme à l’œil et un mal de ventre insoutenable. On est cloué au lit le lendemain. Tatiana Frolova aime l’hypocorisme « ma petite ». C’est affectueux … car c’est tout de même sa ville, son lieu de naissance tendre qu’elle va briser en mille morceaux. Et, ce petit havre de paix qui nous paraît innocent n’est qu’en fait le reflet d’une catastrophe sans nombre d’un état national et international. Ne baissons pas les armes et ne lâchons rien ! Il faut chérir ce que nous avons de précieux : l’humain dans sa beauté et sa sensibilité ; et détruire la manipulation, les crimes justifiés au nom d’une idéologie à la façon de Staline ou d’Eichmann. Tuer de sang-froid pour survivre et pour faire vivre une génération ne fait qu’ensevelir l’humanité sous ces petits mensonges qui ne dévoilent qu’en vérité l’extinction de l’être humain. 

Wladimir Medinski : « Ceux qui détruisent les mythes sont des ordures »

Le mythe est une falsification et Tatiana Frolova veut tout démanteler : on doit décortiquer, creuser dans la neige et détruire le mythe parce qu’il embellit la réalité — on doit voir en face l’horreur et l’abomination qui prennent vie sous nos regards effarés — c’est formidable. Or, Kay s’en sort à moitié : si son amie pleure et réchauffe son coeur, Kay est contaminé par le givre, en proie aux contrôles mentaux des sociétés et des téléphones : le comble du contrôle de l’être humain et de sa passion. Apprendre à cesser d’aboyer dès que l’inconnu s’approche de nous, ouvrir son coeur à la chaleur même si l’Antarctique s’engouffre en vous… En soi, ne serait-ce pas le comble de facilité que de faire l’autruche au cœur du blizzard alors que nous voyons un peu de lumière au foyer ? Être averti et agir sont les mots d’ordre pour réchauffer ces coeurs brisés, balancés fatalement sur les planches des Célestins. On sonde les reins et les coeurs, on les répare dans ce théâtre qui n’est qu’exploration du non-dit. 

ma-petite-antarctique-theatre-knam-7-900x600.jpg  ©  KnAM

Le point d’orgue : dans le château de la Reine des Neiges

N’en déplaisent aux adaptations Disney, n’en déplaisent aux stéréotypes, le conte est loin d’être rose — et à Komsomolsk-sur-Amour, loin d’être le berceau de l’amour car il a été bâti dans le cadre des goulags et de l’esclavage humain, avec des corps enterrés vivants et des cheveux collés aux parois glacés des cabanes. Les habitants feignent ou ont véritablement oublié la fin du conte de Kay. Le conte n’est pas béatement heureux, ni gentil, ni accessible en version édulcorée : il est cru, poignant, pénétrant et subtil. Nous voyons un escalier glacé avec la tête couronnée de la reine des glaces, lunettes, sceptre de princesse en forme d’étoile illuminé. Puis, Kay et la petite fille apparaissent et, c’est le point d’orgue, la petite fille réchauffe le coeur de Kay. Or, la contrepartie, c’est l’absence, l’impersonnalité. On vit pour retrouver l’indétermination, la grisaille de l’absence d’expressivité ou de l’artificialité. Que faire du face à ces peurs qui ne cessent de nous tyranniser et de nous hanter ? Le passé est toujours là, il rôde et le présent n’est que crudité d’une réalité, qui, dans sa vacuité, évince les autres visions plus colorées du monde. Et le futur, n’en parlons pas. À nous, spectateurs, de panser les plaies, de les penser, de faire taire les cris de nos proches méprisants avec des « Guerman » et des « Louissia » insupportables, nos prénoms qui sont hurlés pour être victimes des « il faut », des obligations et des perversions de nos volitions et de nos amours. 

Nous pouvons toujours réécrire ce conte — les politiques l’ont fait et les régimes totalitaires et autoritaires s’en emparent. Tatiana Frolova vous propose un pan du conte. La littérature peut devenir un outil dangereux, un instrument pour les plus pernicieux pour se jouer de nous et des citoyens. Alors, l’art, s’il est aussi en mesure d’être la part sombre de l’idéologie, devient son contre-exemple, son opposition en prônant l’amour, la tolérance, l’union, l’harmonie entre les êtres. Et nous aussi, nous voulons briser la glace une bonne fois pour toute en avouant le mot moqué, plein d’illusions mais aussi de vérité, arbitraire du langage absurde : « Je t’aime ». 

Ma Petite Antarctique création documentaire et mise en scène par Tatiana Frolova / Théâtre KnAM. Avec Dimitrii Bocharov, Vladimir Dmitriev, Tatiana Frolova, German Iakovenko, Ludmila Smirnova.

Article rédigé par Pauline Khalifa

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