À la rencontre d’Elsa Brants, la mangaka française la plus hilarante de sa génération

À l’occasion du Festival International de la BD d’Angoulême qui se déroulait du 28 au 31 janvier 2016, nous avons rencontré Elsa Brants, une mangaka française qui a le vent en poupe avec sa série Save me Pythie dont la critique des trois premiers tomes est disponible sur notre site. Son humour ravageur plaît aux petits comme aux grands et nous souhaitions vous présenter son travail de réécriture de la mythologie grecque à travers cette interview.

Pourquoi vous être lancée dans le manga ? C’est quand même très différent de ce que vous faisiez avant…
Elsa Brants : En fait, si je n’ai pas dessiné de manga auparavant, c’est que je n’en avais pas eu l’occasion. Quand j’ai commencé à vouloir me lancer dans ce métier-là, c’était en 2002 et les éditeurs et le public n’étaient pas tout à fait prêts à acheter des mangas publiés par des auteurs français. Donc il a bien fallu que je vive : acheter à manger, ce genre de choses (rires). J’ai quand même trouvé des contrats très sympas en bande dessinée où je me suis éclaté. J’ai commencé en tant que coloriste pour une BD puis j’ai dessiné une série pour tout petit sans texte où je me suis régalé mais le jour où un éditeur a enfin accepté de me signer un manga, ça a été une consécration ! C’est peut-être un grand mot, mais ce fut un accomplissement d’un de mes rêves de jeune fille.

©RobD
©RobD

Comment vous êtes-vous formée aux dessins de manga qui est un style tout de même assez différent de la BD franco-belge ?
Elsa Brants : Eh bien, j’ai appris en autodidacte. Déjà, j’ai lu énormément de mangas, mais pas que ça, j’ai lu énormément de BD franco-belges, de Comics, de romans… Je suis un vrai rat de bibliothèque, déjà toute petite, quand mes parents me trainaient chez des soirées chez des copains, je captais tout de suite où était la bibliothèque et je filai en douce lire pendant que la soirée se passait. C’est un vrai besoin de lire !
Je n’ai pas vraiment fait d’école, j’ai appris en autodidacte. En fait, j’ai rencontré mon mari Guillaume Lapeyre qui lui aussi voulait devenir auteur, tous les deux, on s’est pris des petits boulots et quand on ne travaillait pas, on continuait à travailler mais en dessinant, en racontant des histoires, en montant projets sur projets. Et ce qu’on a fait pour avoir des conseils professionnels et savoir si on évoluait dans la bonne direction, on est allé dans des salons, des dédicaces et dès qu’on voyait un auteur, hop, on lui montrait notre travail et les auteurs qu’on importunait ont toujours été adorables et nous ont toujours conseillé. Ils nous ont donné des conseils de professionnels qui nous ont permis de faire évoluer notre travail.

Si on revient à votre manière de dessiner, votre manga est clairement un shônen (manga d’aventures) humoristique pourtant, on retrouve quelques codes du shojo notamment dans la représentation de certains personnages, était-ce important pour vous de mélanger des styles, alors que les mangakas asiatiques tentent rarement les mélanges ?
Elsa Brants : Oui, oui, après je pense que tu penses surtout à la coiffure d’Apollon. Mais pour dessiner Apollon, je me suis inspiré des statues grecques et pour 90% des statues qui représentent Apollon, il a de belles anglaises, donc je ne pouvais pas le faire autrement (rires), ça lui va tellement bien faut dire (rires). Il n’y a pas tellement de code shojo que ça à part ce dieu.

On remarque aussi des codes de la BD franco-belge, était-ce volontaire ?
Elsa Brants : Oui, je pense que c’est justement ça l’intérêt. Si je veux me réapproprier les codes du manga, copier 100% de l’œuvre japonaise, ça n’apporte rien de plus. Et je voulais justement apporter mon humour qui n’est pas vraiment japonais et ma façon de digérer toutes ses influences différentes.

©Elsa Brants
©Elsa Brants

N’était-ce pas risqué de vous lancer dans le manga ? N’aviez-vous pas peur de la réaction de votre public ?
Elsa Brants : Si, en fait, au moment où ma série jeunesse s’est arrêtée, je me suis retrouvée sans contrat. À chaque fois qu’on termine une série, on n’a plus de travail, donc j’ai lancé plusieurs projets et fais plusieurs collaborations avec des scénaristes différents et je crois que j’ai dû faire une quinzaine de projets dans des styles complètement différents. Ça allait du western au polar en passant par le contemporain, et aucun de ses projets n’a éveillé l’intérêt des éditeurs et puis je suis arrivée à la fin de mes économies et il allait falloir que je reprenne un boulot alimentaire hein ! (rires) et je me suis dit : « bon t’as de quoi tenir pendant deux mois, tu vas y aller sans réfléchir, tu vas faire le projet que tu as envie, celui que tu aurais aimé lire étant gamine, voilà, tu vas pas te poser de questions ! Tu vas pas te dire : est-ce que ça va plaire à tel éditeur, est-ce que ça va trouver son public, tu te fais plaisir et ça passe ou ça casse. » Et c’est passé ! Il se trouve que plusieurs ont été intéressés et après coup, je me suis dit que j’aurais dû faire ça depuis le début !!!! (rires)

Certes mais c’est probablement grâce à toutes ces expériences annexes si je puis dire que vous avez pu perfectionner votre art ?
Elsa Brants : Oui, oui, oui. Ce sont toutes les embuches qu’on va rencontrer dans sa vie qui font la personne que l’on est aujourd’hui donc je ne renie aucune période ! (rires).

Pourquoi avoir choisi la Grèce Antique ? Ce n’est pas courant dans le manga, le seul qui l’a fait c’est Masami Kurumada avec Les Chevaliers du Zodiaque et encore ça se passe à notre époque, donc pourquoi un tel choix ?
Elsa Brants : Eh bien, j’ai toujours adoré Les Chevaliers du Zodiaque, j’étais une grande fan mais j’ai toujours eu un souci avec la représentation d’Athéna qui se trouvait être une demoiselle en détresse. Et quand on connaît la Grèce et la mythologie comme je la connais puisque j’adore ça depuis toute petite, c’était juste pas possible. Saori, non ça ne va pas ! Athéna c’est une girl power, elle n’a peur de personne, elle se bat toute seule, elle va battre le dieu de la guerre toute seule et elle le défait à chaque fois donc non, il fallait absolument rétablir la vérité sur ce point : Athéna n’est pas une nunuche ! (rires)

Votre manga est donc humoristique comme nous le disions précédemment, pourquoi avoir choisi la parodie ?
Elsa Brants : Le choix de l’époque, même si j’adore la mythologie, ce n’était pas primordial. Pour moi, ce qui était important, c’était de faire quelque chose de drôle ! Parce que même si je lis de tout, même si j’aime lire des séries d’aventures, des séries historiques ou même des séries d’amour… J’aime lire de tout et j’apprécie tous les styles mais ce qui me ressemble le plus, c’est l’humour, c’est ce qui me touche le plus et c’est ce que je voulais faire passer, c’est comme ça que je voulais toucher les gens.

©Guillaume Bonnefont
©Guillaume Bonnefont

Si effectivement, ce manga est drôle, il est aussi très pédagogique, il éduque les jeunes à la culture antique. Même si vous vous moquez de ces personnages, vous racontez leur histoire aussi fidèlement que possible. Même s’ils sont ridiculisés, on apprend les exploits qu’ils ont réalisé, donc était-ce important de conserver ce côté didactique dans votre manga ?
Elsa Brants : Oui. C’est ce que j’aime dans les mangas. On apprend en s’amusant, sans se prendre la tête et on s’enrichit en se faisant plaisir, en rêvant, donc oui, je trouvais ça très important et c’est ce que j’aime le plus quand je lis un manga.

Toujours dans cette volonté pédagogique, vous terminez vos mangas en vous mettant en scène en train d’interviewer ses héros ou ses dieux, d’où vous est venue cette idée saugrenue ?
Elsa Brants : (rires) Et je te dirais que je ne sais même pas d’où ça m’est venue (rires). Au départ, je voulais faire des fiches qui expliquaient tel dieu, c’est le dieu de l’agriculture ou de la nature… voici les différentes étapes de sa vie… et en faisant les fiches, je ne trouvais pas ça drôle, je trouvais ça rébarbatif à lire donc ça ne ressemblait pas à ce que je voulais raconter et puis oui, j’ai eu l’idée de faire des interviews car je trouvais ça plus vivant, plus drôle ! En revanche, pour les illustrations détournées où je reprends soit des tableaux, soit des sculptures, soit des gravures ou que je rajoute des textes rigolos, ça, ça me vient clairement de ce qu’avait fait Marcel Gotlib dans Les rues de Bric-à-Brac et qui m’avait fait mourir de rire quand j’étais petite.

Le personnage principal, Pythie, est une prêtresse d’Apollon, et elle est condamnée à voir les catastrophes futures mais à ne jamais être crues, pourquoi avoir décidé de l’associer au héros le plus poissard de tout l’univers ?
Elsa Brants : Parce que c’était drôle ! C’était trop drôle ! (rires)

Et pourquoi avoir fait de Zeus un poulet volant ?
Elsa Brants : Quand on connaît la mythologie, effectivement, Zeus, on va le retrouver dans différentes métamorphoses, sous la forme d’un cheval blanc, d’un taureau, d’un serpent, un aigle, un cygne, une pluie d’or, donc à chaque fois, c’est quand même assez prestigieux… et là Zeus doit passer sur Terre de manière totalement inconnue. Personne ne doit savoir qu’il est Zeus, donc il ne pouvait pas être une créature majestueuse et je voulais faire un animal qui soit à la fois mignon et tout à fait ridicule. Voilà pourquoi j’ai fait une petite poule toute ronde pour Zeus (rires).

©Elsa Brants
©Elsa Brants

Combien de tomes envisagez-vous pour cette série ?
Elsa Brants : Alors, là pour l’instant, le tome 4 sort le 20 février et je dois faire le tome 5 pour cette année et normalement c’est la fin. Maintenant, il peut très bien y avoir un autre cycle, c’est ma volonté mais ça c’est l’éditeur qui me le dira, je n’ai pas encore l’information. (rires)

Personnellement, j’ai adoré la fin du troisième tome et je trouve que ç’aurait pu être une très bonne fin avec ce retournement final, qu’on ne dévoilera pas afin de laisser nos lecteurs le découvrir, pourquoi avoir décidé de continuer après ça ?
Elsa Brants : En fait, quand j’ai écrit l’histoire, je l’ai écrit avec plusieurs fins : je l’ai écrit avec la fin du tome 3, avec la fin du tome 5, la fin des cycles suivants et voilà, c’était au choix. Si Kana signe pour la suite, à ce moment-là, je rajouterais le 4 et le 5 mais oui, au départ, le tome 3 devait être la fin.

Vous parlez d’un autre cycle, vous envisagez de le faire avec les mêmes personnages ou vous changeriez complètement de personnages ?
Elsa Brants : Alors s’il y a un autre cycle pour Save me Pythie, il y aura les personnages principaux, oui ! Mais si je devais faire une autre série, ce sera avec des personnages différents, dans un autre lieu, dans un univers différent. Je ne sais pas en fait, tant que l’histoire n’est pas officiellement terminée, je ne me décide pas trop pour la suite. J’ai plusieurs opportunités, j’y pense mais rien n’est vraiment fixé encore.

Jérémy Engler

2 pensées sur “À la rencontre d’Elsa Brants, la mangaka française la plus hilarante de sa génération

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