A l’Institut d’Art Contemporain, on se balade A dos de cheval avec le peintre Guillaume Leblon

Depuis le 6 juin et jusqu’au 24 août, l’IAC (Institut d’Arc Contemporain) de Villeurbanne accueille de nouveau Guillaume Leblon mais pour une exposition individuelle cette fois-ci. Guillaume Leblon est un habitué de l’IAC puisqu’il présentait ses œuvres lors des expositions collectives Fabricateurs d’espaces en 2008 et 1966-79 en 2013. Ce lillois qui a déjà exposé aux Etats-Unis, au Luxembourg, en Espagne, revient à Villeurbanne pour investir tout l’espace du musée et même le dépasser afin de nous proposer une petite balade sinon à cheval au moins à ses côtés puisque toutes les pièces sont imprégnées de son univers.

Un espace surinvesti

La première salle est en fait composée des œuvres de l’artiste sur lesquelles on est obligé de marcher car elles recouvrent toute la surface de la pièce. Ces planches de bois récupérées à droite à gauche font état d’une ville qui serait construite à partir du vécu des habitants et le visiteur se balade donc dans ce vécu qui dessine la salle.
La visite a un sens et ce sens est suggéré par les deux passerelles de métal qui partent de la première salle et permettent d’avancer vers les autres. Pour continuer la balade, il faut emprunter la passerelle de gauche qui nous fait sortir des murs de l’institut pour y rentrer de nouveau, afin d’inscrire l’exposition dans la ville alentour. Le fait de devoir finir la visite en repassant par la salle aux morceaux de bois, après avoir emprunté la passerelle de droite, montre que le vécu est inhérent à chacun et qu’il évolue petit à petit car la vision de la pièce au début et à la fin de l’exposition est différente : la vie, comme la balade, bien que cyclique est toujours différente…
L’espace cyclique est justement très présent chez Guillaume Leblon comme le montre la vidéo Villa Cravois qui est le film de la découverte de la maison par l’artiste ou L’enfouissement du crabe qui est une vidéo qui montre comment un crabe, après avoir disparu, reste à l’écran et revient à la surface, une fois que la vidéo recommence. L’idée de cycle est aussi présente avec l’installation Field piece qui représente un grand couloir au milieu duquel un journal glisse comme poussé par les vents. Une fois ce couloir contourné et d’autres pièces parcourues, on retombe sur cette installation mais vue de l’autre côté du couloir insistant ainsi sur le changement de perspective. Ces changements de points de vue sont incessants dans cette exposition notamment avec le Four ladders qui représente des hélices de moulins qui se croisent, s’entremêlent et se répandent dans les autres salles. Leurs formes très particulières font que d’une salle à l’autre, d’un angle à l’autre, on a l’impression de voir une forme puis une autre ; où qu’on soit, on ne voit jamais la même œuvre et ça c’est prodigieux !

Four ladders, Guillaume Leblon © Jérémy Engler
Four ladders, Guillaume Leblon, 2008
© Jérémy Engler

L’élément le plus intriguant du point de vue de la perception, notamment cyclique, et du surinvestissement de l’espace est l’installation Still subject on passing movement. Cette structure n’est pas si imposante mais occupe toute une pièce, les visiteurs sont obligés de se coller aux murs et de se répartir dans les différents coins de la salle afin d’éviter les objets mis bout à bout (bahut, vitrine, jambe en plâtre, roue en pierre) au bout d’un engrenage de manège à chevaux. Placé au centre d’un mur de la pièce, l’engrenage amène les objets d’un bout à l’autre du mur en dessinant une courbe si ample qu’il est impossible pour le visiteur de ne pas rester collé au mur pour les éviter. Cette œuvre d’art semble montrer le paradoxe entre des objets qui ont traversé le temps (still subject) et leur mouvement d’une circulation éphémère (on passing movement).

Still subject on passing movement, Guillaume Leblon, 2013-2014 © Jérémy Engler
Still subject on passing movement, Guillaume Leblon, 2013-2014
© Jérémy Engler

Une poésie artistique

Cette idée d’un temps qui passe est très présente dans l’exposition de Guillaume Leblon et rappelle une grande thématique du romantisme littéraire et pictural, la fuite du temps. Ici le temps ne fuit pas mais affecte les choses, les rendant ainsi éphémères et donc importantes. Tout ce qui ne dure pas mérite une attention particulière puisque cette chose n’existera bientôt plus. Les vidéos présentent très bien ce temps qui passe avec le crabe qui disparaît progressivement et la villa qui abandonnée n’est plus habitable. Cette vidéo nous montre un ensemble détruit et pourtant plein de mystères. Le fait d’avancer et de devenir soi-même la caméra qui découvre la villa fait du visiteur un aventurier qui, découvrant les ruines de cette maison, se prend d’émotion pour elle. Cette balade dans un univers a priori froid, les murs blancs étant très souvent vides, nous emmène dans un univers au combien poétique.

Villa Cravois, Guillaume Leblon © Jérémy Engler
Villa Cravois, Guillaume Leblon, 2000
© Jérémy Engler

Chaque œuvre raconte sa propre histoire et touche le visiteur au plus profond de lui. Au milieu de la balade, le visiteur expérimente un nouveau sentiment, la frustration. Giving substance to a shadow est l’exemple même de la force de Guillaume Leblon qui réussit à nous frustrer en nous montrant l’invisible ou plutôt en nous laissant croire qu’on verra ce qu’on veut… Dans cette 6ème salle, le visiteur s’avance sur une passerelle surplombant le sol et loin des sculptures positionnées sur les murs en face. Cette passerelle, au lieu de nous amener vers notre but, ne nous en éloigne pas mais ne nous donne aucune chance d’améliorer l’image qu’on se fait de ce qu’on voit. Aussi, on ressort très frustré et pourtant l’artiste vient de nous donner une leçon de vie que chérissait Antoine de St-Exupéry : « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». On devine l’ombre des œuvres d’arts aux murs, on devine l’objectif de l’auteur qui veut nous faire réfléchir sur notre rapport à notre environnement et pourtant on reste sur notre faim bien qu’on saisisse le message de l’auteur. « Saisir » c’est bien le pari que fait Guillaume Leblon en offrant des points de vue éphémères que le visiteur doit s’approprier ! L’artiste saisit des instants avec les reproductions à l’échelle d’un cheval (animal noble) et d’un chien (animal fidèle) mis côte à côte sans humain. Ce sont aux spectateurs d’apprivoiser ces deux animaux. Les deux vestes vides Jacket of a politician et Manteau existent mais une fois encore sans homme pour les porter. Elles tiennent debout mais vides, comme sans âme, c’est au visiteur de les incarner et de ressentir l’essence de ces habits inhabités et pourtant puissants d’émotions et de questionnements. Les 6 sculptures en chrysocale (alliage de cuivre, de zinc et d’étain) ressemblent à des miroirs déformants la réalité alors qu’en fait ce sont des coffres remplis d’objets appartenant à l’auteur et que l’on ne peut pas voir. Seuls les titres renseignent sur le contenu de ces énigmatiques boîtes miroir.

La force de cette exposition c’est de savoir investir l’espace pour nous en montrer sa complexité et ses limites. Le visiteur se balade non pas à dos de cheval comme le suggère le titre de l’exposition mais la tête pleine de questions. Pour son plus grand plaisir, le visiteur ressortira intrigué et déstabilisé par les installations de Guillaume Leblon.

Jérémy Engler

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