À la lumière de ce que nous savons : Un roman comme on n’en fait plus !

Zia Haider Rahman nous surprend avec son premier roman, À la lumière de ce que nous savons, publié en 2014. Un livre d’aventure, d’amitié, d’histoire, d’actualité, bref, un livre encyclopédique au style magnifique (traduction de l’anglais par Jacqueline Odin), à l’intrigue passionnante, et aux dialogues d’une finesse extraordinaire. Si vous devez lire un livre cette année, n’hésitez pas ! Et venez faire signer votre exemplaire lors d’une des rencontres prévues par le festival des Assises Internationales du Roman 2016, le mercredi 25 mai à 18 heures à la librairie Lucioles à Vienne, le jeudi 26 mai à 19h à la médiathèque Bièvre Isère communauté, la côte Saint-André, ou lors de la rencontre sur le thème de l’exil, le vendredi 27 mai à 19h aux Subsistances.

unnamed (2)Dialogue entre deux amis perdus de vue 

Un matin de 2008, le narrateur, qui évolue dans le monde de la finance, et qui est frappé par la crise de 2007, retrouve sur son palier un Zafar épuisé et amaigri. Zafar est un très bon ami qu’il s’était fait à Oxford, mais qu’il avait perdu de vue. Zafar, un homme intelligent, parti de pas grand-chose dans la vie, qui a tracé son chemin depuis les bas quartiers de Londres et la province perdue du Bangladesh dont il est originaire. Ce personnage est terriblement attachant, c’est un homme de douleurs et de sagesse, façonné par son intelligence et sa curiosité sans limites.  Entre les deux amis se renoue une amitié que le temps avait effritée, et un dialogue s’installe entre eux, qui se poursuit tout au long du roman. Enfin, dialogue… Souvent, il s’agit de longs monologues, interrompus par les questions que le narrateur pose, quoique lui-même nous fasse le récit de moments clés de sa vie, et nous éclaire ainsi sur l’importance de sa relation avec Zafar. Il n’y a pas de ponctuation qui marque véritablement la séparation entre le récit du narrateur et celui de Zafar, et leurs histoires se mêlent, à l’image de leur vie et de leur amitié. Le dialogue est l’essence de ce roman. À l’image des dialogues socratiens, le procédé relève souvent de la maïeutique (l’art de faire accoucher des idées), et le dialogue permet d’aller au fond des choses, mais également de suivre la réflexion des deux protagonistes, ainsi que le chemin qu’ils ont parcouru dans la vie.

Une poésie de la violence, de l’amitié et de la connaissance 

À la lumière de ce que nous savons, c’est également un roman d’apprentissage, un roman d’apprentissage de la vie. Zafar, jeune homme terriblement intelligent, s’élève bien au-dessus de sa classe d’origine, bien au-dessus de ce qu’on aurait pu espérer de lui. Mais cette dialectique entre ses origines étrangères, et son nouveau statut social est source de tensions, et de malaise quelquefois. L’auteur s’est retrouvé dans cette situation de conflit intérieur, lui-même ayant des origines pakistanaises. On peut d’ailleurs remarquer de grandes similitudes entre la vie de Zia Haider Rahman et le narrateur, et dans un certain sens, ce roman relève de l’autofiction. L’introspection passe toujours par un retour aux sources, et Zafar se plonge dans le récit mouvementé de ses premières années.

©BBC
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Mais ce chef-d’œuvre de la littérature contemporaine est également un traité sur le monde du XXIème siècle, sur les perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui, sur la communication et sur la politique, et sur le poids du passé que nous devons porter. L’histoire à son importance pour comprendre le présent, et Zafar est d’ailleurs marqué par la violence de la guerre d’indépendance de 1971, qui a opposé le Bangladesh au Pakistan. Le conflit a marqué à jamais la vie de Zafar, de même que son expérience plus tard dans une ambassade, et subtilement, l’auteur remet en question le modèle sociétal gouverné par la corruption, l’avidité, l’égoïsme et l’individualisme, quelquefois même la violence.

L’explication de la vie de Zafar se fait en mosaïque, à l’image du théorème d’incomplétude du Gödel ; on avance des petites histoires, apparemment sans lien les unes avec les autres, pour former une « image fragmentaire », qui prend du sens à la fin du roman, quand on comprend la souffrance et l’étrangeté de Zafar. Les mathématiques, et ici ce théorème, servent à démontrer les choses, et à travers ce livre, Zia Haider Rahman les déchoit de leur rôle purement utilitaire, pour leur rendre un semblant de beauté, de pureté, parce que les mathématiques, c’est le vrai, et que la solution de tous les problèmes est moins importante que le cheminement vers ce résultat : « En mathématiques, le pourquoi c’est le tout ».

Et pour finir sur ce livre extraordinaire, une citation très belle issue du chapitre 2 « Le seul bien qu’une absence de malveillance garantit est une conscience sereine ». Franchement, lisez-le !

Adélaïde Dewavrin

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