Adamantine dans l’éclat du secret

Conte féministe pour petits et grands, Adamantine dans l’éclat du secret démonte les rouages de la manipulation et démasque les loups d’aujourd’hui. Le texte engagé de Julie Ménard trouve sa résonnance dans la mise en scène pleine d’émotions de Maxime Mansion, à découvrir de toute urgence au TNP jusqu’au 21 décembre. (Image mise en avant :  Adamantine dans l’éclat du secret ©  Michel Cavalca)

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 Adamantine dans l’éclat du secret ©  Michel Cavalca

Le masculin l’emporte toujours sur le féminin. 

Au fond des bois, Adamantine fait ce qu’il lui plaît : danser à fond, chanter comme ça, jouer un peu, dormir parfois. Adamantine est bien dans ses baskets à paillettes à répondre aux hurlements des loups et à scruter les étoiles, après un petit foot. Dans cette forêt un peu fantastique, elle est chez elle et elle est bien. La fresque de la forêt phosphorescente est inspirée des dessins d’élèves villeurbannais du CM1 à la 6ième qui ont suivi des ateliers d’écriture et de scénographie autour de la pièce. C’est la forêt de l’enfance, la forêt de l’insouciance, de la confiance, où tout est simple comme bonjour. 

Et un bonjour enthousiaste ! Arrive Edith, jeune future ingénieure des forêts, qui doit organiser un festival écolo dans la clairière. Le rat des villes et le rat des champs se croisent au fond des bois. Adamantine et Edith s’apprivoisent, ont du mal à se comprendre, ne parlent pas le même langage, mais se lient d’une amitié sincère. On s’attache vite à ces personnages drôles et touchants, maladroits et entiers. 

Et puis, Jean Loup entre dans l’arène : un bonjour viril et galant. Le pharmacien égaré se sent interpellé par la situation d’Adamantine. Comme un chevalier servant, il se donne alors la mission de « sauver cette jeune fille en détresse ». Il l’hypnotise en un pschitt de parfum et l’emmène chez lui. Le masculin l’emporte : il va faire de cette sauvageonne une femme civilisée, une vraie femme qui « doit rire pointu, petit, bref. Comme ceci : hihihihihi. ». De gré ou de force – ici c’est la même chose – il va la sauver. Au dos de la forêt onirique, apparaît la pharmacie aseptisée de Jean Loup. D’un espace libre et naturel, on passe à un espace d’enfermement et de contrôle dans lequel Adamantine, l’enfant des bois, deviendra Brigitte, la femme d’intérieur. 

Sois belle et tais-toi !

Tout un programme, appliqué avec soin par Jean Loup. D’une jeune fille haute en couleurs et authentique, il fait d’Adamantine une femme monotone, monocorde et monochrome. Le conte démasque les rouages de la manipulation. Sauveur-bourreau-victime : le schéma est en place et va dérouler son implacable mécanique. Quand Jean Loup est sauveur, il se rend indispensable à la survie de sa victime ; quand il est bourreau, il la contrôle par la peur ; lorsqu’il prend le masque de la victime, il la culpabilise et déclenche chez elle un système d’autocensure permanent. La scène où, enfin maquillée, coiffée, habillée comme une princesse, Adamantine apprend à marcher avec des talons, marque le basculement de la jeune fille dans la soumission. Son corps se mécanise : elle est devenue l’automate souriant de Jean Loup qui la récompense à coups de marshmallows – mais pas trop, ça fait grossir !

Si Jean Loup se révèle un loup redoutable – malgré ses apparences de pharmacien prévenant et altruiste – il ne fait qu’appliquer les représentations sociales de la féminité. L’image poussiéreuse de la femme d’intérieur qui doit servir l’homme, lui préparer des bons petits plats et l’écouter parler, est associée à une version plus moderne du sexisme. La femme parfaite doit être belle, fine, sans ride, bronzée, fascinante et élégante, comme on nous l’assène à coups de publicité. Dépossédée d’elle-même et de son système de défenses, Adamantine écoute Jean Loup monologuer et s’applique à lui obéir en silence. Derrière la façade de la pharmacie moderne, se cachait encore un autre envers fait de murs de métal sombres. C’est comme si on rentrait dans la tête d’Adamantine : des souvenirs de la forêt par bribes, le vide de sa nouvelle vie, l’absence de lumière, l’amour de Jean Loup qui lui permet de devenir une meilleure version d’elle-même, les ombres des autres et de soi comme seuls compagnons… Cette pièce qui s’inscrit dans le Parcours d’Education Artistique et Culturel, a pour ambition d’inviter les plus jeunes à découvrir l’univers du théâtre et à réfléchir sur les problématiques actuelles du féminisme. Il s’agit de prendre conscience des processus et des mécanismes de manipulation qui brident la liberté et rendent impossible l’égalité. Reste alors une fraternité joyeuse pour se libérer et vivre pleinement sa vie.

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 Adamantine dans l’éclat du secret ©  Michel Cavalca

« Vous êtes une fille qui est encore en vie… »

Ding Dong. Edith rentre par hasard dans la pharmacie et découvre une Adamantine éteinte et effacée. Ding Dong. Edith a mal à la tête ou mal au bras, au ventre, aux dents, peu importe. Ding Dong. Chaque occasion est bonne pour venir voir comment va son amie. Elle ne l’oblige pas, elle ne la sauve pas malgré elle, mais elle est là : la main inlassablement tendue pour l’aider à s’en sortir. C’est peut être la différence entre l’amitié et la manipulation, entre la fidélité et le harcèlement. Edith attend simplement qu’Adamantine saisisse sa main pour se libérer des sortilèges de Jean Loup. 

Toc toc toc. L’épouse du pharmacien, Sylvie se faufile dans la chambre d’Adamantine. Toc toc toc. La vieille femme lui transmet un secret : s’enfuir, reprendre sa vie en main, ne pas se laisser faire comme elle, ne plus avoir peur. Toc Toc Toc. « Tu es une fille qui est encore en vie ! » : comme un appel de la part de toutes celles qui ne le sont plus, un appel urgent à s’en sortir quand c’est encore possible, quand la vie peut être encore belle. Pour que disparaisse l’homme de Neandertal, dire et redire non, non, non : « je n’avais pas besoin que tu viennes me sauver. ». A-t-elle encore la force de prononcer ces mots ? 

Le temps d’une respiration, Maxime Mansion et son équipe nous embarquent dans un conte féerique et à vif : on rit en refoulant ses larmes, on s’émerveille et on s’indigne, on a envie de faire des câlins et de distribuer des coups de poing. Ici, on est « rêveur, mais un rêveur de combat. » (Mathias Malzieu, Une Sirène à Paris). Peu importe l’âge, c’est un vrai moment de sensibilisation dans le sens où nous sommes rendus à nouveau sensibles : nous éprouvons la réalité, nous sommes émus par la fiction, la scène piétine nos indifférences en musique et ça débouche sur la vie. À nous de jouer. 

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Article rédigé par Elisabeth Coumel 

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