Affabulazione de Pasolini: « Courir après les énigmes ne sert à rien »

Du 4 au 16 novembre au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, se joue Affabulazione de Pier Paolo Pasolini, surtout connu en tant que cinéaste en France, cet auteur italien engagé, antifasciste, homosexuel et assassiné en 1975 est, selon Alberto Moravia, « le plus grand poète italien de sa génération ». Sa vie est si dense qu’Abel Ferrara lui a consacré un film intitulé Pasolini, qui sortira le 31 décembre 2014 avec Willem Dafoe dans le rôle titre. Mais avant de découvrir sa vie au cinéma, le TNP, par l’intermédiaire du metteur en scène Gilles Pastor, directeur et créateur de la compagnie Kâstor Agile nous propose de découvrir son théâtre avec la pièce Affabulazione qui parle d’un mythe cher à Pasolini, le mythe Oedipien.

« Une tragédie qui finit mais ne commence pas »

Affabulazione ;mise en scene G.PASTOR
© Michel Cavalca

Ces mots dans la bouche du Père – joué par l’excellent Jean-Philippe Salério qui travaille pour la septième fois avec Gilles Pastor – introduisent la pièce construite en 8 épisodes encadrés d’un prologue et d’un épilogue. Ils placent directement la pièce dans un entre-deux entre le méta-théâtral, avec un personnage qui a conscience qu’il se met en scène et joue un rôle, et la tragédie qu’il s’impose.
Dans le théâtre antique, la tragédie est le genre sérieux par excellence, on y parle que de personnages nobles, or si l’ombre de Sophocle plane sur cette pièce qui fait largement référence au Œdipe roi de l’auteur grec, les personnages ne sont pas nobles. Pas de rois ni de palais, juste une famille bourgeoise et un jardin en guise de scène. Le Père, suite à un rêve, a une illumination. Il ne se souvient pas de son rêve mais ce dernier va brusquement changer sa vie. Ce rêve lui fait prendre conscience qu’il doit chercher une vérité, une énigme à résoudre. Cette énigme sera le moteur même de la tragédie qu’il se construit, il se soumet à une espèce de fatalité qu’il se crée lui-même. Il n’accepte plus son rôle de Père qui l’oblige à faire des choses qu’il ne veut pas et souhaite redevenir un garçon pour pouvoir s’affranchir de ses responsabilités et se sentir libre à nouveau. Il fait donc un transfert vers son fils qu’il décide de mettre à nu, il veut percer tous les secrets de ce « garçon » pour en redevenir un lui-même et trouver cette vérité qu’il cherche. Cette quête devient sa tragédie et il n’hésite pas à manipuler sa femme, sa belle-fille et son fils pour arriver à ses fins. Il imagine des stratagèmes qui ne font que précipiter le dénouement de cette tragédie qui détruit une famille et dont on ne connaît pas le début puisqu’on ne sait pas les tenants et les aboutissant de son rêve. D’ailleurs, même si les propos du père sont assez déconcertants, on n’est pas convaincu d’être au sein d’une tragédie, elle s’installe petit à petit sans qu’on s’en rende compte et sans qu’on soit réellement capable de voir quand elle commence ce qui la place plus du côté de la tragi-comédie. En effet, bien qu’un drame se déroule sous nos yeux, on rit et les intermèdes footballistiques permettent de désamorcer une éventuelle montée de pathétisme.

Affabulazione ;mise en scene G.PASTOR
© Michel Cavalca

« Pas d’ivresse plus enivrante que de pouvoir jouir de la vie des autres »

Cette phrase prononcée par le Père, est la preuve de cet aspect méta-théâtral présent dans cette pièce. Si Gilles Pastor réalise une mise en scène de haute volée, le Père aussi. Il tente d’apitoyer les uns et les autres sur son sort en suggérant qu’il est fou pour les amener à faire ce qu’il désire. Aussi, il demande expressément à son fils d’entrer dans son bureau à 19h précise alors qu’il ne rentre jamais aussi tôt sans lui expliquer pourquoi, puis on comprend ensuite la raison lorsqu’il demande à sa femme de faire l’amour tout nu sur le sol dans le bureau à 19h précise. S’il ne dit pas à sa femme que c’est pour que son fils les surprenne, le public le comprend très clairement et sent que la manipulation atteint ses limites notamment lorsque sa femme refuse.
Si le Père aime manipuler les gens, force est de constater que Gilles Pastor n’est pas moins bon en la matière. Son décor est très épuré au départ, avec un grand carré d’herbe qui occupe une très grande partie du plateau et des bancs sur le côté gauche, deux grandes planches métalliques, une en face du public et la deuxième de l’autre côté qui serviront à projeter des gros plan des personnages ou à montrer ce que voit le père lorsqu’il espionne son fils par le trou d’une serrure… 11 néons sont disposés autour de la scène dont 4 face au public, au début de la pièce, ils illuminent la scène avec une intensité très forte, si forte qu’elle met mal à l’aise, elle éblouit et oblige à ne pas regarder où on voudrait et la musique d’introduction oppressante qui entrecoupe le discours du père nous placent directement dans un univers qui va bouleverser les codes et nous intriguer. Gilles Pastor sublime le texte en nous invitant dans cet univers ambigu où on nous force à regarder quelque chose, à ne voir qu’une partie de la scène et où nous sommes mis mal à l’aise. Une fois l’épilogue terminé l’atmosphère oppressante disparaît et laisse place à une ambiance plus festive avec un match de foot qui se déroule sous nos yeux. Chaque épisode est coupé par une séance de football. A dire vrai, on ne comprend pas bien ce que viennent faire les footballeurs à cet endroit de la scène, puis en lisant le programme, on comprend que Pasolini adorait le foot et que lorsqu’il était jeune, il voyait des jeunes jouer au football et lui ne regardait pas le match mais les jambe des joueurs dont les mouvements le fascinaient. Il se représentait le fait d’être grand dans ce geste d’un garçon qui court. Sachant cela, la présence des footballeurs semblent plus pertinente puisqu’ils sont là pour montrer comment on atteint l’âge adulte et la beauté sensuelle d’un sportif qui court… De plus, la présence de ses footballeurs rappellent les chœurs antiques qui intervenaient entre chaque scène et inscrit encore plus cette pièce sous le signe d’Oedipe roi de Sophocle.
Ce carré d’herbe fait penser au jardin de Gethsémani – jardin de Jérusalem où Jésus et ses apôtres se sont réfugiés pour prier avant la crucifixion du fils de Dieu – lorsque le Père prie Dieu ou dialogue avec le prêtre. Lui, le fervent catholique, voit sa foi exacerbée mais est-ce une bonne chose ? Pour sa femme, pas forcément… Evidemment, ce carré d’herbe fait aussi référence à un autre jardin, le Jardin d’Eden dans lequel le fils et sa compagne, nus, font l’amour en se tenant par la main et en sautant face au public. Leur déshabillage est plus drôle que sensuel, il est fait avec une désinvolture qui témoigne de l’insouciance de ces deux jeunes qui vivent leur vie comme ils l’entendent sans se poser de questions. Puis une fois leur relation finie, ils s’assoient et cachent leurs sexes au public comme s’ils avaient pris conscience que leur acte était déplacé ou mal à propos. Elle le questionne sur sa personnalité et il lui répond qu’il est comme son père et c’est justement cette ressemblance qui entraînera le dénouement de la tragédie.

Affabulazione ;mise en scene G.PASTOR
© Michel Cavalca

L’ombre de Sophocle

Si le décor se complexifie au fur et à mesure de la pièce faisant du plateau un grand espace mêlant de nombreux éléments qui n’ont plus de liens les uns avec les autres. D’autres éléments se simplifient au fur et à mesure que la pièce avance. Au début de la pièce, le Père dialogue avec le spectre de Sophocle, uniquement représenté par la voix si particulière de Jeanne Moreau. Au début, on comprend qu’elle a un lien avec le rêve dont il ne parvient pas à se souvenir mais c’est lors de la seconde intervention de la voix, lorsque le père a été poignardé par le fils et que le complexe Oedipien est réalisé, avec la tentative de meurtre sur le père, qu’on comprend son importance. Elle est là pour guider le Père dans sa vie et lui faire comprendre que son fils n’est pas une énigme à résoudre et qu’au final, on avait beau résoudre une énigme, cela ne garantissait pas le bonheur, et le spectre en veut pour preuve Œdipe. Il invite donc le Père à se concentrer sur le mystère que représente le fils plutôt que sur l’énigme qu’il semble être… Est-ce que cette nouvelle quête du mystère plutôt que l’énigme sera salvatrice pour le Père et le Fils ? L’un des deux mourra-t-il finalement ? Si oui, lequel ?

A vous de découvrir comment Pier Paolo Pasolini se réapproprie le mythe d’Œdipe du 4 au 16 novembre au TNP. En conférant une présence à Sophocle sous la forme su spectre, il se place sous la protection de son mentor et on comprend que la tragédie plane sur cette famille et que bien que le texte ait quelques milliers d’années, le complexe d’Œdipe, théorisé par la psychanalyse, est encore très présent de nos jours et qu’il n’est pas si évident de s’en affranchir…

Jérémy Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *