Albertine en cinq temps : la polyphonie d’une vie dans l’un des plus beaux drames théâtraux actuels

Pièce qui fête cette année ces trente ans, Albertine en cinq temps a été écrite par le dramaturge québécois Michel Tremblay. Les Célestins nous proposent cette saison de découvrir cette pièce québécoise contemporaine et nous en sommes que plus heureux. Rétrospective sur un spectacle « écœurant, tellement l’fun et braillant à l’fois » !

 Une scénographie à couper le souffle

©Yves Renaud
©Yves Renaud

Albertine en cinq temps est une pièce très intrigante : le spectateur est d’ailleurs un peu perturbé au début et met du temps à comprendre le statut de chaque personnage. Après quelques minutes d’adaptation, il parvient à comprendre que cinq des femmes présentes sur la scène sont en fait la même personne à différents âges : Albertine ou Bertine. Il suivra donc dans cette pièce un récit qui retrace la vie à la fois tendre, drôle et tragique de ces Albertines. Ce qui est aussi déstabilisant, c’est que ces cinq femmes communiquent entre elles tout en discutant avec la sixième femme, Madeleine, « leur » sœur. L’histoire et les dialogues entrelacés représentent ainsi en eux-mêmes une prouesse théâtrale.

En plus d’un texte époustouflant d’originalité, la scénographie nous laisse sans voix. Oui, c’est un véritable coup de maître qu’a réalisé le scénographe du spectacle, Michel Goulet. Nous rentrons dans la grande salle des Célestins et nous sommes immédiatement accrochés par ce sublime décor à l’architecture complexe. Non seulement cette structure en bois blanc et en vitres teintées est belle, mais elle se révèle particulièrement utile tout au long du spectacle. Elle permet en effet aux six actrices d’occuper l’espace et d’avoir leur « propre » espace. Albertine à 70 ans réside dans la chambre centrale, puisqu’elle est le personnage central de la pièce (étant la synthèse des Albertines ; l’Albertine actualisée en quelque sorte). Albertine à 50 ans, vendeuse de sandwichs au parc La Fontaine et amatrice de Coca-Cola, préfère le bar au rez-de-chaussée. Albertine à 40 ans, quant à elle, est bien mieux isolée à l’étage sur une chaise et fait symétrie avec l’Albertine de 60 ans : ces deux femmes se rejoignent dans leur tristesse et solitude extrême. Albertine à 30 ans se trouve plutôt sur le perron, observant le ciel et méditant ; elle est pétrifiée par sa vie future. Au milieu de ces cinq Albertines, Madeleine déambule, passant de pièce en pièce (mais ne montant pas à l’étage, ce dernier symbolisant la solitude extrême qu’Albertine a connu dans sa vie). En bref, le décor est merveilleusement bien utilisé par les six comédiennes.

« De la concentration et de la vaporisation du moi. Tout est là. » (Baudelaire)

©Yves Renaud
©Yves Renaud

Ces six actrices, tels « six Stradivarius » comme dirait leur metteur en scène Lorraine Pintal, composent un magnifique concerto. Concerto d’autant plus harmonieux qu’il vogue sur des airs québécois ! Le texte est doublé par l’accent authentique des comédiennes, ce qui nous a beaucoup charmé.

En outre, les personnages sont d’une justesse étonnante. Madeleine est douce, mais n’hésite pas à reprendre ses sœurs lorsqu’elles s’énervent ou se plaignent. Face à elle, les cinq Albertines sont vives et énergiques. Elles sont à la fois une et plusieurs, ce qui nous a fait penser à la citation de Baudelaire ci-dessus. On arrive à voir l’unité d’un même caractère qui souffrent de sa solitude et que la vie n’a pas épargné – son mari est mort à la guerre, ses enfants, difficiles à gérer, sont partis trop jeunes. Ce personnage est aussi divers et a évolué dans le temps : nous passons d’une femme désespérée par ces débuts et qui se remet perpétuellement en question à une femme droguée par les médicaments pour oublier la perte de sa fille, Thérèse. La fin du spectacle rend particulièrement bien cet aspect-là puisque les cinq Albertines revêtent le même manteau rouge (qui rappelle lui-même le corps de Thérèse ; Albertine semble revêtir le linceul de sa fille : la rejoint-elle dans la mort ?) et parlent à l’unisson. On est parti de l’Albertine de 70 ans qui nous raconte sa « résurrection » en quelque sorte (sa survie après une overdose de médicaments), on est passé par le récit successif de chaque Albertine – chaque monologue est prodigieux par son intensité, sa musicalité et sa vérité sur la vie -, et on finit le spectacle avec ce chœur de femmes : oui, la rédac’ a « braillé » en cette fin de pièce, pour reprendre l’expression québécoise.

Enfin, ce spectacle a montré qu’Albertine est à la fois unique et universelle : son histoire est singulière mais chaque femme a pu s’y retrouver et surtout, chaque femme a reconnu les voix multiples qui composent son être.

©Yves Renaud
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Albertine de 70 ans finit sur ces mots, quelques minutes avant la tombée du rideau :« Une femme vide devant une télévision vide, dans une chambre vide qui sent pas bon. C’est-tu ça qu’on appelle une vie bien remplie ? » Ce personnage touchant n’aura jamais cessé de se poser des questions sur sa vie ; un personnage de théâtre n’en aura jamais autant suscité dans l’esprit d’un spectateur.

Sarah Chovelon

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