Amitié indéfectible nichée dans l’Union Soviétique

Ludmila Oulitskaïa est l’auteure de nombreux romans et nouvelles, mais également de plusieurs scénarios de films. Elle devra attendre le démantèlement de l’Union Soviétique pour enfin être reconnue et publiée. Ses œuvres sont largement traduites et diffusées à l’étranger, principalement en Allemagne. Elle sera publiée en France dès la fin des années quatre-vingt. En 1996, elle obtient le prix Médicis pour Sonietchka et en 2011, le prix Simone de Beauvoir pour La liberté des femmes.
Découvrez maintenant Le chapiteau vert de Ludmila Oulitskaïa, qui sera présente aux Assises Internationales du Roman, du 23 au 29 mai 2016. Elle participera à un « Grand entretien » sur le thème « le travail du manuscrit » avec Delphine de Vigan et Eshkol Nevo, animé par Lionel Tran le 29 mai 2016 à 11h aux Subsistances.

La naissance d’une amitié et d’un amour culturel

L’auteure nous transporte quelques années en arrière, précisément en 1953, en Union Soviétique. Sur les ondes de radio, un message annonce la mort de Staline dans un climat politique déjà opprimant et terrifiant. En banlieue moscovite, trois gamins se lient d’amitié sur les bancs de l’école, n’étant pas des gaillards grands et costauds et surtout non intégrés à l’ensemble de la classe : « Ils occupaient tous les trois la position la plus basse, et ce grâce à une inaptitude totale tant à la bagarre qu’à la cruauté ». Ilya est un enfant de prolétaire, courageux et railleur ; Sania est un enfant fragile, sensible et d’une famille aristocratique ; Micha est un enfant juif, rouquin de surcroît et issu d’une famille peu aisée. Au fil du temps, ils cultivent leurs différences et renforcent du coup leur lien d’amitié. Ils deviennent inséparables ce qui n’empêche pas les autres enfants de continuer à s’en servir comme tête de Turc. Heureusement dans cet univers morose, ils arrivent à trouver une échappatoire par le biais de passion commune : les collections, les livres et la musique. Pourtant dans l’Union soviétique de cette époque, la culture n’est pas vraiment à l’ordre du jour comme le souligne très justement l’auteure par la description de la vie de ces trois gamins grandissants.  Nous vous laissons le soin de découvrir toute cette partie et allons retrouver nos trois comparses sur les bancs du lycée. Ils font la connaissance de leur professeur de lettres ; un homme hors du commun, libre de sa pensée et qui va leur faire découvrir l’espace culturel dont regorge la ville de Moscou. Leur éducation culturelle est en route !

L’auteure, par le contenu de ces cent premières pages, nous fait bien ressentir l’époque particulièrement dure que vivent nos trois principaux personnages. À partir du moment où ils rencontrent leur professeur, Ludmila Oulitskaïa nous plonge littéralement dans un univers culturel russe que les lecteurs pendront plaisir à découvrir. Peut-être auront-ils une envie soudaine de voyage dans le temps, qui sait ?

Une amitié au nom de la liberté

51byHq3LsFLLudmila Oulitskaïa  nous relate l’évolution de ces trois personnages Ilya, Micha et Sania, pendant pratiquement un demi-siècle, et l’évolution sociale de l’U.R.S.S qui débute à la mort de Staline et se poursuit jusqu’en 1996. Le professeur de lettres du lycée marque l’esprit de ses trois élèves et jamais ils n’oublieront cet homme qui leur fit découvrir l’horreur des crimes perpétrés par la dictature stalinienne. Nos trois comparses avides de savoir découvrent la culture, mais aussi l’atrocité d’être opposé au régime politique. Leur mentor en devient persona non grata et se retrouve condamné à une purge de sept ans et finit émigré.  La révélation de toutes ces découvertes va céler leurs destinées. Ils suivent les traces du mouvement des dissidents. Ces hommes et femmes russes ont refusé de se plier à la terreur, à la répression dans tous les sens du terme. Ilya devient photographe, Micha poète et enseignant et Sania devient musicologue ; aucun des trois ne sera retenu dans l’armée soviétique pour des raisons de fragilité psychologique ou corporelle. Avec les dissidents, ils apprennent la valeur de la liberté, mais elle sera durement payée ! Ils vont connaître les livrets des Samizdats, Soljenitsyne et Sakharov, l’amour au sens propre comme au figuré, les trahisons et la délation, l’engagement et la répression. Tous ces sentiments jalonnent leurs parcours et l’auteure nous décrit de façon effroyable cet enfer que vivent les Russes. Parfois leurs vies s’éloignent les unes des autres, mais leur amitié ne faillit jamais, elle est présente au détour de chaque page : au moins une chose que la répression n’a pas pu leur enlever… Leur soif de liberté est le lien qui les unit à jamais, mais ils connaîtront l’illusion et le revers de sa médaille dans un univers où il faut survivre du mieux que l’on peut. Ludmila Oulitskaïa nous décrit admirablement cette atmosphère étouffante et oppressante de l’Union Soviétique et le chemin parcouru pour arriver enfin à la non-clandestinité de certains dissidents, ceux encore en vie ! Son récit nous prend à la gorge et, telles certaines musiques et littératures slaves, nous emporte dans un cyclone où tourbillonne un monde souterrain. Nos trois amis, tout au long de ce récit, sont accompagnés par une multitude de personnages qui enrichissent à foison notre compréhension des évènements survenus pendant presque un demi-siècle. L’auteure termine son livre avec le décès, en 1996, de Joseph Brodsky, dissident exilé et prix Nobel de littérature. La fin du monde souterrain ?

Un ouvrage révélateur de courage

Ludmila Oulitskaïa  nous conte une histoire et évoque pour nous les dérives du régime politique de L’U.R.S.S. Elle nous écrit un très beau roman sur l’histoire des dissidents et démontre, avec brio, le courage dont ont fait preuve ces hommes et femmes, intellectuels, musiciens, écrivains, scientifiques, ouvriers et jeunes. Ils ont mis leur vie en péril en dénonçant, sans faiblir, le non-respect des droits de l’homme. Ils ont subi de nombreux déboires comme la perte des droits civiques : l’interdiction de se marier, d’acheter un appartement, de conduire une voiture, de posséder une arme à feu et de voyager à l’étranger : la privation totale de liberté ! Il y a aussi le programme de psychiatrie répressive pour leur enlever toute dignité humaine et les briser définitivement. Et bien sûr, les interrogatoires, les perquisitions, la répression en tout genre, l’emprisonnement dans les prisons ou les camps, et tant d’autres choses… Ce roman est une véritable mine d’or pour les lecteurs et restitue la véritable Histoire de l’Union Soviétique. Elle nous éclaire également sur l’ostracisme dont a fait preuve le régime politique en place au fil des années et nous constatons avec regret qu’il est toujours d’actualité dans notre monde. Le titre représente parfaitement bien le récit de Ludmila Oulitskaïa : Le chapiteau vert est le songe que fait Olga quelques jours avant sa mort. Elle rêve d’un grand chapiteau monté dans un champ et aux alentours, les personnes ayant croisé son chemin vivant ou mort franchissent le seuil du chapiteau et trouvent la mort : la vie donne, la mort reprend ses droits. Ce roman ne peut pas laisser insensible…

La citation de Ludmila Oulitskaïa « chacun est le fruit d’une éducation, mais le plus grand éducateur, c’est la personne elle-même » nous interpelle par sa justesse et nous laissons au lecteur le soin de méditer sur cette phrase après la lecture de cet ouvrage.

Françoise Engler

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