Analyser Hamlet au théâtre, est-ce la fin d’Hamlet ?

Après 18 mises en scène d’Hamlet de Shakespeare en 16 ans, la metteure en scène chilienne Jessica Walker a décidé de conclure son travail autour de cette pièce à l’occasion du 400ème anniversaire de la mort du dramaturge. En plus de sa pièce Quien va !, une adaptation libre également du texte de Shakespeare, la compañia Laboratorio Teatro jouait Hamletologia du 7 au 30 juillet 2016 au collège de La Salle. Pas la peine de chercher l’histoire d’Hamlet ici, elle n’y est pas… En revanche, la troupe espagnole nous livre, à l’occasion des 50 du festival Off, une véritable réflexion méta-théâtrale sur le fait de monter Hamlet ou non !

« Être ou ne pas être beau gosse, tel est le vrai problème d’Hamlet »

© Ulises Fontana
© Ulises Fontana

Être ou ne pas être Hamlet ?

La pièce envisage un hommage au plus grand dramaturge anglais en montrant à quel point ce texte touche tout le monde, ce qui nous ramène à l’idée de « toca » (touche) très présent dans Quien va !

Hamletologia commence par une tirade d’Ophélie qui nous explique que toute la question de l’œuvre est qui est Hamlet et donc qui doit le jouer… Doit-on choisir un Hamlet « Beau-gosse » ou « sauvage » ? Que veut-on montrer d’Hamlet ? Sa folie ou sa faiblesse ? Toutes ces questions trouvent leur réponse dans le choix d’Hamlet. Ici la dramaturge ne choisit pas et nous offre les deux versions du héros. Tous deux ont conscience d’être Hamlet et parlent en son nom ou finissent les répliques de l’autre. Le spectacle mélangeant français et espagnol, l’un des Hamlet, le « Beau-Gosse », parle en français, la langue de l’amour, tandis que le « Sauvage » s’exprime en espagnol. Leur histoire est la même, ils la partagent mais pourquoi la partagent-ils ? Tout simplement car il n’y a pas qu’un seul Hamlet, il y en a autant qu’il y a de mises en scène…

D’ailleurs deux des comédiens racontent les versions les plus improbables qu’ils ont vu d’Hamlet. L’un raconte une adaptation japonaise en Buto qui durait 15h ! Le Buto est une danse japonaise née en rupture avec la danse traditionnelle. Au bout de 4h de spectacles, le spectre entrait seulement sur scène et traversait tout le plateau pour ensuite dire « Qui va là ? ». L’autre raconte une version bolivienne d’Hamlet où les comédiens jouaient au milieu de la montagne en poncho et sans décor. Puis tous les deux s’accordent pour dire qu’il faudrait qu’un jour la pièce soit jouée par des robots dans la plus pure tradition shakespearienne pour avoir une mise en scène parfaite et que plus personne ne décide de la monter. Mais cette version pessimiste n’est pas enviable, car elle priverait le public de nouvelles interprétations. Quand on voit que la même metteure en scène a réussi à monter 19 fois la même pièce et d’en proposer chaque fois une version très différente des autres, on ne peut qu’encourager les metteurs en scène en herbe à continuer leur travail d’interprétation de la pièce. La vraie question devenant alors pourquoi monter Hamlet et comment le monter ? Quel parti pris doit on choisir ? En plus d’avoir fait le choix de parler des raisons de créer encore Hamlet de nos jours, Jessica Walker insiste, dans cette ultime version, sur le complexe d’Hamlet vis à vis de son père. C’est la vision de son père mort qui le fait se questionner sur ce qu’il doit faire et sur ce qu’il doit être… Cette relation d’émancipation ou d’enfermement liée à la relation avec le père détermine qui on devient et les comédiens de la compagnie l’ont bien compris.

« Je suis en guerre contre ce que j’aime. »

 

© Ulises Fontana
© Ulises Fontana

Être ou ne pas être comédien ?

Les comédiens s’interrogent successivement sur le fait d’être acteur. Ils nous expliquent qu’ils jouent un personnage qu’ils aiment ou n’aiment pas d’ailleurs. Ils embrassent le destin des héros qu’ils incarnent et font partie de leur Histoire. Toutefois une question revient sur leurs lèvres, sont-ils des robots qui répètent un texte appris par cœur et toujours de la même manière ou ont-ils une existence et une personnalité propre ? Eux se battent pour obtenir le rôle, ils donnent tout ce qu’ils ont sur scène pour s’effacer et devenir ce personnage de papier… Mais quels personnages sont-ils ? Sont-ils ce qu’ils voulaient être ou ce qu’on voulait qu’ils deviennent ? Toutes ces questions sont abordées dans cette mise en scène et la pièce devient un vrai message d’affirmation de soi ! Chaque metteur en scène, chaque comédien apporte sa pierre à l’édifice que représente l’œuvre et chaque comédien donne naissance à un nouveau personnage même si le rôle a déjà été joué des centaines de fois. Leur jeu sera définitivement différent de celui d’un autre.

Ils sont fiers de jouer la comédie, d’autant qu’ils ne sont pas les seuls à le faire. Ils nous rappellent qu’en fin de compte tout le monde joue un rôle dans sa vie, on est tous un peu acteurs, c’est pourquoi ils demandent régulièrement au public de participer ou que certains comédiens sont assis dans le public. Ils font leur une célèbre phrase de Shakespeare, présente dans Comme il vous plaira, « le théâtre est le miroir du monde ». Si c’est le cas alors le monde est plein de comédiens.

L’un des comédiens explique son chemin vers le théâtre, il explique pourquoi c’est important d’être comédien, qu’il est fier de ce qu’il est. Tandis qu’il parle, les autres le déshabillent et une fois nu, une fois qu’il s’est complètement dévoilé, il a une phrase que certains metteurs en scène feraient bien d’entendre et de faire sienne : « Si tu n’as rien à dire, déshabille-toi, ça génèrera toujours une réaction ». Cette phrase prononcée en riant une fois lui-même nu vient démolir son discours émouvant sur le choix d’être ou ne pas être acteur, comme si son avis n’avait pas d’importance ici. Le public ne vient pas voir Hamlet pour entendre les états d’âmes ou la vie des comédiens, il vient pour écouter une histoire qu’il affectionne ou souhaite découvrir. Toute la fin du spectacle ne sera plus que confidences de comédiens… Pour eux, il faut en finir avec Hamlet, peu importe qu’il soit coupable ou non, personne ne le sait et personne n’est d’accord comme en témoigne la pièce de Yan Duyvendak Please Continue ! (Hamlet) qui imagine le procès d’Hamlet pour le meurtre du père d’Ophélie. Chaque soir, le public est appelé à voter pour ou contre la condamnation d’Hamlet et selon les soirs, il est coupable ou innocent. Comme le montre cette pièce et Hamletologia, l’important n’est pas de savoir si Hamlet est coupable ou non mais de savoir pourquoi on aime ce spectacle et pourquoi on s’y identifie.

© Ulises Fontana
© Ulises Fontana

Les comédiens après s’être confiés sur leurs relations familiales et sur le métier d’acteur viennent nous livrer leur sentiment sur les personnages d’Hamlet et nous dire auxquels ils s’identifient et pourquoi. Le spectacle se termine sur une réflexion qui reflète bien le travail expérimental de la compagnie : et si être comédien ou artiste, ce n’était pas de ce monde ?

Je vous laisse méditer là-dessus. En espérant que nous pourrons recroiser la route de ces artistes !

HAMLETOLOGIA LABORATORIO TEATRO TRAILER FRANÇAIS from LABORATORIO TEATRO on Vimeo.

Jérémy Engler

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