Andromaque de Racine : Une tragédie de l’entre-deux guerres ?

Du 1er au 11 avril 2014, Andromaque de Racine est mise en scène par Frédéric Constant au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon. Frédéric Constant, après des études au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et s’être fait la main sur Tchekov, Hugo ou Kafka, s’attaque au thème de la guerre à travers une série de quatre pièces dont Andormaque qui pour résumer très sommairement parle d’Oreste qui aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. 

Un cadre spatio-temporel improbable pour du Racine

© Stéphanie Para
© Stéphanie Para

A l’inverse du Britannicus de Jean-Louis Martinelli, présenté au Théâtre National Populaire de Villeurbanne le mois dernier, Andromaque ne se situe pas à l’époque antique mais dans l’entre-deux guerres. Ce choix peut paraître surprenant et déroutant car transposer une pièce comme Andromaque, dont le cadre historique (ou mythique) de la Guerre de Troie est connu de tous, dans l’entre-deux guerre en respectant les alexandrins paraît invraisemblable. D’autant plus que nous nous attendrions plutôt à une adaptation de la pièce, ou tout du moins à un changement de l’appartenance des personnages au milieu grec or il n’en est rien !
Pour comprendre ce parti pris spatio-temporel, il faut s’intéresser au projet de Frédéric Constant et de Xavier Maurel (dramaturge). Ils souhaitent créer un cycle théâtral sur une seule et même guerre, entrecoupée d’instants de paix. Pour aborder ce thème de la « guerre », Frédéric Constant et Xavier Maurel ont décidé d’aborder cette question dans un cycle intitulé « Les Années de cendres » à travers quatre œuvres : Tableau autour de G., Enéas 9, Andromaque et Astyanax voit rouge, dont trois sont des créations (ou adaptations) sauf Andromaque qui est la seule pièce classique. La première pièce retrace plus ou moins la guerre de Troie, la seconde raconte l’exode des survivants, Andromaque parle d’une période d’entre-deux guerres (entre la Guerre de Troie et la guerre entre les Grecs et les habitants de l’Epire, région sur laquelle règne Pyrrhus) troublée lors de laquelle chaque personnage ne cherche plus que la réalisation de son désir, quant à la dernière, elle imagine Astyanax, fils d’Hector et d’Andromaque, partagé entre le poids de l’héritage et l’angoisse de l’avenir après la guerre justement… Selon Frédéric Constant et Xavier Maurel, l’intrigue amoureuse d’Andromaque n’existe qu’à cause du contexte militaire (si Hector n’avait pas été tué par les grecs, tout serait différent), il leur semblait donc normal de parler de l’amour en temps de guerre. Pour eux, la période durant laquelle se déroule la pièce est semblable à la période séparant les deux guerres mondiales car elles portent toutes deux les mêmes sentiments : l’idée d’un passé révolu, d’un présent en pleine reconstruction et d’un futur profondément incertain.
Cette assimilation se défend et pourrait sembler pertinente si toutefois, ils avaient, comme ils l’ont fait avec L’Enéide de Virgile pour Enéas 9, adapté la pièce, or ce n’est pas le cas. Si on ne sait pas que cette mise en scène d’Andromaque fait partie d’un cycle, alors on ne comprend pas bien l’intérêt de transposer le cadre antique au XXe siècle. De plus, cette idée de cycle n’est pas présentée dans le programme et il faut soi-même faire des recherches pour la comprendre. Le programme ne nous renseigne que sur les liens qui peuvent exister entre ces deux périodes bouleversées mais malgré cette explication, nous ne comprenons pas très bien l’intérêt d’une telle mise en scène.

« Ceux qui s’imaginent que la déclamation, que mon père avait introduite sur le théâtre, était enflée et chantante, sont, je crois, dans l’erreur. » Louis Racine

Racine non pas déclamé mais bien interprété

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© Stéphanie Para

Pour sa mise en scène, Frédéric Constant a choisi de s’attacher au « sens » de la parole Racinienne comme le préconisait Paul Claudel et de ne pas faire déclamer les alexandrins ce qui donne une tonalité plus naturelle à son texte, sauf dans le cas de Franck Manzoni (Oreste) qui loin de les déclamer, les sert sans vraiment respecter le rythme ou la structure du vers, rendant son propos décousu et peu agréable à l’oreille. Heureusement à côté, Catherine Pietri (Hermione) et Frédéric Constant (Pyrrhus) ont une diction irréprochable et leur jeu est remarquable, tout comme celui de Franck Manzoni d’ailleurs qui campe bien un Oreste tourmenté et tiraillé. Anne Sée, qui joue Andromaque, semble trop sévère, elle joue très bien les scènes de rigueur et de froideur vis à vis de Pyrrhus mais est nettement moins convaincante quand elle joue la démence ou le dilemme lorsqu’elle doit choisir entre rester fidèle à son défunt mari ou sauver son fils en épousant Pyrrhus. Au plus fort de ce dilemme, son tourment transparaît physiquement à l’acte III, où pour manifester la douleur qu’elle ressent en songeant à la mort de son fils, elle se penche en se tenant tantôt le ventre quand elle face au public et tantôt les hanches dos au public, donnant l’impression d’un mal de dos. Cette action répétée une bonne dizaine de fois enlève toute crédibilité à cette peine et nous laisse à l’entracte avec une impression mitigée. Catherine Pietri, jouant Hermione sombrant dans la folie, est nettement plus convaincante aux actes IV et V tout comme Franck Manzoni à la fin de l’acte V.

Des ajouts surprenants

© Stéphanie Para

Au début de la pièce, les acteurs racontent l’avant Andromaque (le début, la guerre et la fin de Troie) sous cape et avec un micro, donnant ainsi une impression de voix venant du trépas. Cet ajout permet de mieux situer l’action surtout pour ceux qui ne connaissent pas le texte, en revanche, d’autres ajouts semblent moins pertinents comme le suicide d’un des personnages alors que la pièce n’en parle pas – probablement pour rajouter du tragique à cette pièce qui n’en manque pourtant pas – ou l’ajout d’un soldat qui suit Oreste partout sans jamais prononcer le moindre mot et qui finalement n’intervient réellement qu’à la fin de la tragédie pour le relever.
Pour donner une ambiance de l’entre-deux guerres, le décor s’est mis au diapason, ainsi il signifie l’arrivée des Grecs avec des destroyers au fond de la scène en guise de « vaisseaux » et l’antichambre où se déroule quasiment toute la pièce est très dépouillée avec des fenêtres dans le style des années 20. Les costumes très modernes et militaires collent aussi à l’ambiance mais les effets sonores nous semblent maladroits, surtout dans le dernier acte. A la fin de la pièce, Pyrrhus est tué par les Grecs menés par Oreste, ce qui provoque une guerre entre eux et le peuple d’Epire qui vient de perdre son roi. Afin de marquer les effets de cette guerre qui n’est pas représentée sur scène, des effets sonores sont utilisés mais ils semblent peu adaptés. Nous entendons alors des bruits d’avions et de bombardements, si les Grecs sont d’abord venus en Epire en tant qu’ambassadeurs (sur des destroyers certes) nous les imaginons mal être venus avec des bombardiers et ce n’est pas le peuple d’Epire qui va utiliser de tels avions pour bombarder sa propre cité. Ces bruitages nous font évidemment penser aux deux guerres mondiales comme le veut la mise en scène mais semblent peu appropriés compte tenu du combat de fantassins qui se déroule aux portes du palais, des bruits de pistolets ou de fusils auraient été plus à propos.

Cette transposition d’Andromaque dans l’entre-deux guerres n’apporte finalement pas grand chose à la pièce si elle n’est pas vue avec les autres pièces composant le cycle des « Années de cendres ». Nous comprenons le parallèle entre les deux périodes à la lecture du programme mais à la vue de la pièce, cela semble peu pertinent… Il aurait mieux valu adapter les vers raciniens pour une telle mise en scène, heureusement la direction d’acteur est bonne, redonnant un intérêt bien plus conséquent à cette mise en scène que la transposition au XXe siècle.

 Jérémy Engler

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