Andromaque, un dilemme effacé aux Clochards Célestes

 

Les alexandrins raciniens résonnent à nouveau sur la scène lyonnaise avec la représentation d’Andromaque par le collectif La Onzième dans une mise en scène de Sven Narbonne. Issue de la programmation du Théâtre des Clochards Célestes, la pièce est jouée hors les murs, salle Paul-Garcin dans le 1er arrondissement, du 15 au 17 janvier. Retour sur la proposition de ce collectif lyonnais.

Mettre en scène le déchirement

Bien que le nom d’Andromaque soit connu de chacun, qu’en est-il de l’intrigue ? Elle repose sur un schéma simple, adopté par les auteurs classiques, celui d’un déferlement de sentiments passionnés, non réciproques et surtout, impossibles. Ainsi Oreste aime Hermione sans retour, comme Hermione qui aime Pyrrhus sans retour, comme Pyrrhus qui aime Andromaque sans retour, et non pas comme Andromaque, qui elle n’aime personne sauf Hector son mari défunt, mais qui se résigne à épouser Pyrrhus pour protéger son fils Astyanax, menacé d’être tué. Oreste est le seul à aimer, sans être aimé.

Pour cette mise en scène le plateau est nu, et la lumière minimale. Sans artifices, les acteurs n’ont que leur corps et leur voix pour transmettre ce texte lourd de sentiments meurtris. Ils se déplacent alors sans cesse de part et d’autre du plateau, autour même des gradins, afin de matérialiser l’infernal destin qui scinde les personnages en un déchirement bientôt fatal. Pyrrhus, ou l’être torturé par son amour pour Andromaque contre des devoirs politiques, se met en scène dans ce déchirement qui devient physiquement visible sur scène. Il monte et descend constamment du plateau, devenu symbole du pouvoir et de la raison pour l’un, faiblesse et passion pour l’autre. Qui choisir ? Hermione ou Andromaque ? Que choisir ? Le politique ou la passion ?

Le procédé est simple mais efficace. Au même titre que les entrées et sorties au plateau, pour lesquelles une attention particulière a été donnée. Entrée saccadée par l’alternance de toiles disposées en fond rendant partiellement visible le personnage, ou entrée imprécise et brumeuse par une large ombre diffusée sur le côté de la scène, chaque détail compte pour livrer au spectateur un représentation matérielle du tragique. Il est néanmoins dommage que le procédé n’ait pas été poussé davantage, vers une mise en scène plus audacieuse et symbolique. Le prologue livre des corps qui se débattent, se démembrent, sous un fond sonore incisif et une lumière aux teintes sombres et au rythme saccadé. Une esthétique semble dès lors attendue, elle ne sera pourtant que très peu exploitée.

Une chaîne de passions inégales

Par cette intrigue qui rend inévitable le ressort tragique, une difficulté demeure cependant, rendre compte avec autant de constance, d’efficacité et d’exaltation les passions impossibles et contradictoires. Chaque personnage est lié à chaque dilemme, et chaque choix proféré par l’un d’eux modifie irrémédiablement le sort des trois autres. La circularité de l’intrigue nécessite un équilibre des jeux, afin que les passions des uns, ne supplantent pas les passions des autres. Sans cet équilibre, les destins broyés par une même fatalité deviennent discordants, et l’escalade du tragique s’effondre.

Alors que Sébastien Mortamet interprète avec une justesse honorable le rôle d’Oreste – rôle par ailleurs majeur puisqu’il ouvre et clôt la tragédie – son personnage fait face à des inégalités ponctuelles de jeu, brisant ainsi le cercle tragique. Sa passion semble dès lors largement plus envahissante et magistrale au plateau, tandis que le dilemme majeur de la pièce, celui du choix résolument tragique d’Andromaque qui revient à choisir entre son amour pour son mari défunt et celui pour son fils, semble presque être passé sous silence. Andromaque, la seule à être épargnée de cette multiple catastrophe avec la mort comme seule issue, Andromaque qui donne son nom à la pièce, est plus que jamais absente.

Si certains personnages sont moins convaincants que d’autres, le parti pris d’une mise en scène épurée est tout de même accompli dans cette proposition du collectif La Onzième. La part belle est laissée aux voix, l’occasion de rendre plus juste et moderne l’alexandrin, et aux corps, matérialisant la tension tragique. Dommage cependant que l’esthétique annoncée dans le prologue se perde progressivement au profit d’un jeu plus convenu et attendu.

Marie Robillard

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