Les années 80 malades du Sida des Angels in America

Angels in America a été joué du jeudi 6 au vendredi 8 octobre au théâtre de la Croix-Rousse. Le texte est signé Tony Kushner, la mise en scène Aurélie Van Den Daele, et le jeu Antoine Caubet, Émilie Cazenave, Gregory Fernandes, Julie Le Lagadec, Alexandre Lenours, Sidney Ali Mehelleb, Pascal Neyron, et Marie Quiquempois.

Les anges noirs de l’Amérique

New York, 1985, le sida fait des ravages. Le spectacle propose une immersion violente dans un pays où travaillent les contradictions les plus aigües, cristallisées dans les relations qu’entretiennent les personnages. D’abord, il y a Joe, mormon, dont toute l’éducation consiste à correspondre à l’archétype du républicain libéral et puritain des années Reagan ; croisant la route de Louis, il assume une homosexualité jusqu’alors refoulée car transgressive. Ensuite, il y a Roy, avocat omnipotent, impliqué dans des scandales financiers et affaires judiciaires morbides ; il se retrouve finalement soigné de la maladie du Sida par Bélize, noir, et gay. Ces différents destins se croisent, les couples se font et se défont – quelques figures irrémédiablement solitaires émergent : Harper, l’épouse délaissée ; la mère de Joe, qui tente tant bien que mal de faire respecter ses principes religieux rigides ; et Prior, le premier contaminé et condamné, qui doit affronter seul les étapes de plus en plus douloureuses de la maladie.

© Marjolaine Moulin
© Marjolaine Moulin

Un théâtre politique inédit ?

Voilà une fresque relativement glaçante des États-Unis. Or, la grande force de ce spectacle est sa justesse : nul pathos, nul sur-jeu, nulle image-recette toute faite et attendue qui dicterait au spectateur ce qu’il doit ressentir – peut-être, justement, parce qu’il n’existe pas, en ce qui concerne ce drame précis de l’Histoire de l’humanité, d’images déjà vues. Si les Damnés d’Ivo von Hove, qui a rythmé le festival d’Avignon, a pu être bouleversant, c’est avant tout par le rapport établi entre la période noire du nazisme et notre propre contemporanéité terrorisée ; les images de la seconde guerre mondiale en elles-mêmes, tant de fois objets de dénonciation, font dorénavant partie d’un imaginaire commun… Ici, quelque chose est différent : peut-être est-ce le fait des comédiens, jeunes ; du travail sur le son, jamais émis pour souligner simplement une émotion mais pour créer une atmosphère particulière ; d’un travail sur le corps, précis, allant du repli sur soi à l’ouverture, selon l’avancée morale et physique de la maladie… Le spectacle a quelque chose de profondément neuf – et c’est précisément à cet endroit que réside le point d’acmé de la dénonciation à laquelle il s’emploie : les Arts ont mis du temps avant de s’approprier cette tragédie, à la représenter, à en dire quelque chose, de la même façon que la politique a tant tardé à reconnaître la maladie, à cesser de la stigmatiser en monopole homosexuel, et à prendre des mesures sanitaires pour lutter contre…

Une tension entre la mort et l’éternelle vie

Si les images sont nouvelles, elles n’en demeurent pas moins parfois bien difficiles à supporter. Si l’écœurement ne prend pas le dessus, si l’on ne se détourne pas du spectacle, c’est grâce à un dynamisme rageur, à une alternance étudiée entre drame et humour ; grâce à quelques respirations qui permettent de mettre à distance la réalité crue. Ces respirations, on les doit notamment à Harper : soudain, à cause de trop de valium, la scène est décentrée vers un monde hallucinatoire – l’Antarctique, où tout, enfin, est exceptionnellement calme et stérile, propice au refuge… Drôle de décentrement qu’est celui opéré également par les rêves de Prior, d’une luminosité aveuglante, et qui explicitent le titre de la pièce : les anges lui apparaissent et lui narrent la disparition de Dieu – celui-ci, ennuyé par la routine inexorable du paradis, a préféré la quitter pour rejoindre l’humanité grouillante. Le seul moyen pour que la divinité reprenne ses droits est que l’Homme cesse de se mouvoir, de migrer, de se mélanger – que le monde cesse enfin son mouvement effréné…

© Marjolaine Moulin
© Marjolaine Moulin

Or, si le spectacle évite toute complaisance dans le malheur, c’est qu’il contient, dans sa substance même, un hymne à la vie.  Le fait est que Prior refuse justement d’être le prophète d’une humanité domestiquée ; le fait est qu’il n’y a pas d’ange en Amérique, et le pays – parabole du monde – ne peut être incité à l’immobilité. La danse de Prior est en cela magnifiquement révélatrice : lorsque la musique surgit avec force, ce corps, jusqu’à présent recroquevillé sur des béquilles, se libère, jaillit, tournoie, occupe l’espace. Pourtant, Prior est bien malade ; le monde est malade, et la maladie aussi bien physique et individuelle – le Sida, les névroses de chacun – que politique et nationale – en cela, le spectacle brasse pêle-mêle tous les travers de la société encore bien actuels : la surconsommation, la pollution, l’homophobie, la xénophobie, la lutte des classes, des sexualités, des genres, l’abus de pouvoir… Certes. Et pourtant. Alors que cette maladie les ronge au plus profond, les Hommes s’attachent à la Vie ; ils préfèrent dire non à Dieu si cela revient à mourir, et veulent encore, à l’instar de Prior dans les derniers propos de la pièce – et peut-être les derniers mots de Prior lui-même ? – « encore un petit peu de vie ».

 

Chloé Dubost

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