Antigone, couic Kapout, zigouillé ! Enterrer son frère c’est caca !

L’une des plus célèbres tragédies de Sophocle est cette année particulièrement populaire au festival d’Avignon tant dans le In avec Antigone de Satoshi Miyagi que dans le Off avec pas moins de six spectacles abordant le personnage d’Antigone. Tant de spectacles et autant de formes différentes, c’est la richesse du Festival d’Avignon ! Nous ne les avons pas tous vus, mais nous vous recommandons vivement Antigone Couic Kapout pour découvrir Antigone dans l’univers clownesque de Mr. Jean et Mme Jeanne au Théâtre du Passage à 18h du 7 au 30 juillet, uniquement les jours pairs.

Les clowns jouent Antigone

spectacle_19962La pièce s’ouvre sur deux personnages qui se grattent et semblent connaître l’histoire d’Antigone. Tels des hérauts des temps modernes, ils vont raconter l’histoire terrible de cette princesse condamnée pour avoir voulu offrir une sépulture à son père. Tous deux ne se présentent pas, à nous de le deviner. Ils reprennent le personnage du fou shakespearien qui est l’un des personnages les plus lucides et qui est capable de raconter une histoire cohérente, malgré quelques absurdités, qui captivera le public. Cette entrée en matière un peu brutale pourrait être un peu dérangeante et rendre difficile l’entrée dans le spectacle, car les personnages sont très caricaturaux et ne correspondent pas forcément à ce qu’on attend, car on s’attendait à voir directement les personnages de la tragédie. Mais cette entrée en matière permet de créer le décalage aux personnages qui, tandis qu’ils jouent l’histoire d’Antigone, sortent de leur rôle pour rebondir sur les mimiques, les réactions ou les attitudes du public. Mais surtout, si ces cinq-dix premières minutes peuvent déstabiliser, dès lors qu’ils donnent vie aux personnages de Sophocle, Mr. Jean (Hassan Tess) et Mme Jeanne (Amélie Vignaux) nous emportent avec eux et on rentre dans un spectacle qui mêle les blagues « pipi-caca », la gestuelle du clown, l’interaction avec le public sans oublier les grands thèmes majeurs d’Antigone.

« Enterrer son frère alors que c’est interdit, c’est caca ! – Oui tonton, c’est caca ! »

Une avalanche de gags !

Les gags les plus vulgaires sont réalisés sur scène, comme le montre la phrase ci-dessus, les pets pour manifester son mécontentement, montrer ses fesses, les réactions sur les odeurs des dessous-de-bras… Bref tout y passe, mais ce n’est jamais trop lourd, c’est tellement inattendu chaque fois qu’on ne peut s’empêcher de rire. La pièce alternant les moments de pure bouffonnerie et les moments plus « sérieux ». De même, le personnage aveugle de Tirésias entre en scène en train de loucher et gobant une mouche à merde qui pue, ce qui est un mauvais présage, car ça pue… Ça paraît ridicule, hors de propos dans un texte tel qu’Antigone et pourtant, ça fonctionne ! Malgré leur folie apparente, ils sont particulièrement lucides sur les personnalités de chaque personnage et sur ce qu’ils font, les deux fous de la Cour de Thèbes s’invectivent, se réprimandent sur leurs jeux, se conseillent en direct comme lorsque l’un des deux souligne une faute dans le texte, reprise à l’oral… Ils semblent évoluer dans un monde totalement différent du nôtre, ce qui attire une forme de bienveillance qui nous fait adhérer à tout ce qu’on voit ! On rit d’eux et surtout des personnages de la tragédie de Sophocle caricaturés et tournés en ridicule. On est loin de la tragédie et de son ambiance pesante, mais leur spectacle n’oublie pas de reprendre les grands thèmes de la pièce et de les souligner avec humour.

« C’est peut-être un fou qui me traite de folle. », Antigone

© Audrey Mattio
© Audrey Mattio

Caricaturer pour mieux souligner !

En utilisant le clown, la caricature devient légitime et les défauts des uns et des autres peuvent être exacerbés comme c’est le cas dans cette pièce complètement déjantée. Si évidemment, on a le droit aux gags qui n’ont pas pour volonté de dénoncer ou défendre quoi que ce soit, ce qui nous fait le plus sourire, c’est la caricature que subissent les personnages. Antigone est d’abord présentée comme une gosse qu’on rêve de claquer, l’adolescente rebelle qui par principe s’oppose à tout ce que lui dit son oncle, dernier parent tutélaire dans un langage volontairement provocateur et moqueur. En effet, le fait qu’elle décide de braver l’autorité royale de son oncle pourrait être vu comme la crise d’une adolescente qui enfreint les règles. Créon, lui, est montré comme un homme qui n’a pas la carrure de sa fonction. Il se veut autoritaire, se veut garant du pouvoir, de la loi et essaie d’incarner la rigueur et l’exigence, mais tout dans ses réactions ou ses attitudes le ridiculise et le décrédibilise, ce qui permet au personnage d’Antigone de prendre l’ascendant et de devenir une véritable femme indépendante et non plus l’ado rebelle. Elle s’affranchit du joug de son oncle pour affirmer sa volonté forte et accepte de faire le sacrifice ultime. Malgré la mort finale de bon nombre de personnages, à aucun moment, on n’est tenté de verser une larme tant le spectacle est burlesque.

© Audrey Mattio
© Audrey Mattio

La complicité des comédiens qui ses reprennent l’un l’autre, critiquent leur jeu, se moquent d’eux-mêmes, du public qui se sent observé autant qu’il observe. Cela l’oblige à plus d’attention et de rigueur, mais cela nous fait mieux entrer dans le spectacle et son univers totalement loufoque.

 

Jérémy Engler

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