Antigone, l’insoumission faite poésie au TNP

Jusqu’au 16 octobre, le TNP présente une variation poétique autour de l’une des plus grandes tragédies du répertoire, Antigone, à partir du texte de Sophocle. Après Philoctète en 2009 au Théâtre de l’Odéon puis Électre en 2015, le « maître du jeu » Christian Schiaretti associé au poète et romancier Jean-Pierre Siméon poursuit son travail autour de grandes oeuvres classiques, dans un dépouillement scénique revendiqué qui vise à célébrer la langue et les mots.

Une réécriture « à la gloire » de Sophocle

Si Jean-Pierre Siméon propose ici une « libre adaptation » de l’œuvre de Sophocle, son écriture en conserve la trame et les thèmes originaux, s’attachant à rappeler qu’au fondement du mythe et de l’acte de révolte d’Antigone se dresse une tragédie familiale, celle de la lignée maudite des Labdacides. Œdipe, roi de Thèbes, a tué son père et épousé sa mère ; coupable de parricide et d’inceste, interdits suprêmes, il se crève les yeux et s’exile, laissant deux filles et deux fils, Antigone, Ismène, Étéocle et Polynice. Étéocle et Polynice s’entretuent dans une guerre fratricide pour l’accès au trône, permettant à leur oncle Créon d’accéder légitimement à la tête de Thèbes. Roi d’une cité sortie profondément meurtrie du conflit, il décrète qu’Étéocle recevrait des funérailles nationales tandis que Polynice, tenu pour traitre, serait laissé sans sépulture, son corps gisant aux portes de la cité. Antigone, sœur de Polynice, s’opposera aux directives de Créon, choisissant d’accomplir les rites funéraires traditionnels auprès de la dépouille de son frère et revendiquant son geste, au nom de l’amour et de la loi des Dieux. La jeune femme sera condamnée par Créon à être emmurée vivante, les conseils des sages et les discours d’Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone, ne permettant pas de faire entendre raison au roi. Ce dernier, aveuglé par son pouvoir et son orgueil, perdra finalement fils et femme, l’un et l’autre se donnant la mort après le suicide d’Antigone, non sans le maudire.

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Une héroïne multiforme, pétrie de contradictions

Antigone, figure emblématique, est ainsi par tradition « celle qui s’oppose » à une décision de pouvoir injuste, arbitraire. Au nom, essentiellement, de la supériorité des lois divines et de la conscience intérieure sur les lois des hommes et de la cité, mais au nom également d’un amour filial, fraternel. Jean-Pierre Siméon dépeint volontairement une Antigone complexe, ambivalente, terrifiée par les tragédies familiales, rappelant que sa révolte est d’abord mue par les liens du sang, suggérant qu’elle n’était originellement pas destinée à se dresser contre un tyran et ses lois. Il se plaît également à mettre en exergue le paradoxe d’une figure féminine, femme parmi les hommes au sein d’une société profondément patriarcale qui excluait radicalement celles-ci de toute forme de citoyenneté et de pouvoir, mais qui ne serait au fond « pas une oie blanche ». S’il admet volontiers la candeur et la naïveté du personnage (traits en partie liées à sa jeunesse), il la montre capable d’une formidable pensée, stratège cynique et « redoutablement rhétorique dans ses dialogues avec Créon ».

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Un « retour aux sources » du théâtre par le langage, pour le langage

Si le fil conducteur de l’œuvre initiale est respecté, Jean-Pierre Siméon en modifie le langage, s’autorisant « condensations, expansions, retraits et ajouts ». Cet Antigone se veut certes un hommage à Sophocle, « maître absolu » pour Jean-Pierre Siméon, mais dans la langue poétique de l’écrivain, militant de la parole poétique et d’un théâtre qu’il désire et conçoit dans son essence comme fondamentalement poétique. Le spectacle débute ainsi par une lecture théâtralisée, avec pour seuls décors des tables et des chaises d’écoliers, et des comédiens dépourvus de costumes. Un dépouillement assumé, qui place le spectateur face à l’exercice pur de la répétition théâtrale, et vise à mettre en lumière et célébrer le langage, point de départ et matrice du théâtre. Christian Schiaretti et Jean-Pierre Siméon misent sur les métaphores, le rythme musical de l’écriture, mais aussi sur les intonations et l’énergie des comédiens pour donner à voir la grâce et la force des mots, saisis et interprétés par un auditoire placé en posture d’apprenant. Si l’initiative constituait déjà, assurément, une réussite pour Électre, dans un jeu qui permettait d’apprécier la densité et la beauté de l’écriture de Jean-Pierre Siméon, cette dernière variation dévoile une création moins musicale, sans doute voulue, à dessein, plus libre, simplifiée. Une création où le public tient désormais le rôle du peuple de Thèbes, pris régulièrement à témoin par Créon ou les membres du chœur, voire, pour les premiers rangs, mêlé aux comédiens qui jouent et évoluent autour de lui. La posture d’écolier dans laquelle chaises et pupitres place le spectateur, si elle peut être perçue comme maladroite (et décriée par certains spectateurs), renvoie à la volonté du directeur du Théâtre National Populaire de rendre accessible au plus grand nombre les « grandes œuvres de l’humanité », dans un souci pédagogique.

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Une œuvre classique pour interroger le pouvoir politique

Antigone, par sa posture d’opposante à l’ordre établi, invite par essence à une réflexion politique qu’auteur et « maître du jeu » ont manifestement choisi d’investir par le biais de la figure de Créon. Celui-ci s’avère plus proche d’un Caligula que de l’homme de loi résigné et pragmatique de Jean Anouilh, porté sur scène par André Barsacq en 1944 : paranoïaque, caractériel, expéditif, il vocifère, n’écoute que lui, décrète impulsivement et durement, armé d’un discours artificiel et manichéen. Le comédien Stéphane Bernard campe un personnage stéréotypé, archétype même du tyran (tel que Sophocle l’avait initialement conçu), et qu’on devine volontairement affublé d’un costume trois pièces qui le distingue très nettement des autres acteurs (vêtus comme le public). Il porte sur scène avec justesse des questionnements fondamentaux autour des usages et de la limitation du pouvoir, de l’autoritarisme, préoccupations que Jean-Pierre Siméon veut, à juste titre, actuelles. Plus généralement, il semble qu’auteur et metteur en scène se soient attachés à dépeindre un dirigeant politique contemporain, orateur doté d’une gestuelle assurée et envahissante, individualiste peu disposé à écouter son peuple, justifiant l’absurde et l’injuste en invoquant pêle-mêle « l’ordre », « la raison d’État » ou « l’intérêt général ». Car au-delà des problématiques de la tyrannie, de l’absolutisme, Antigone met en scène l’affrontement éternel, toujours actuel, de deux conceptions : la prévalence des idéaux et des principes moraux (incarnée par la figure d’Antigone) contre le « réalisme » et la stratégie purement politiques (portés par le personnage de Créon).

 

Vanessa Maréchal

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