Antigone, une mort à la japonaise

Le Festival d’Avignon In 2017 s’ouvrait ce jeudi 6 juillet dans la Cour d’Honneur avec une version japonaise d’Antigone de Sophocle, mis en scène par Satoshi Miyagi. Ouvrir le festival avec une pièce japonaise est la preuve que le festival continue de faire confiance à des metteurs en scène étrangers. Après avoir fait l’ouverture du Musée du Quai Branly en 2006 et avoir fêté les dix ans de ce même musée l’an dernier, Satoshi Miyagi revient en France pour faire celle du festival d’Avignon qu’il avait déjà connu avec sa compagnie Shizuoka Performing Arts Center, en 2014, avec le spectacle Mahabharata. En alliant poésie et mythe antique, Satoshi Miyagi réussit à toucher son public.

© D.R.
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L’Antiquité couplée au traditionalisme japonais

Originaire de Shizuoka au pied du Mont Fuji, la compagnie utilise évidemment des techniques de jeu japonaises dépaysantes et particulièrement originales pour nous, européens. Le metteur en scène reprend des codes du théâtre Nô, que l’on pourrait définir comme un « drame lyrique ». Tout d’abord, des musiciens, ici des percussionnistes, sont situés au fond de la scène et donnent le rythme de la pièce ainsi que sa couleur. Sur scène, de nombreux comédiens sont présents : trente jouent de la musique, forment le chœur et représentent les ombres dans ce monde entre la vie et la mort. Ceci n’est pas forcément propre au Nô, mais chacun a une fonction très précise. Il y a les musiciens qui deviennent figurants pour les besoins de la pièce, il y a les « diseurs » qui jouent le texte tandis qu’un autre le joue et utilise son corps pour faire passer son message et faire vivre le personnage ; ainsi les personnages sont doubles, conférant une plus grande universalité. Ce duo évite l’écueil qui existe parfois d’un danseur essoufflé par sa performance et qui a du mal à dire son texte correctement… Avec cette technique, on peut utiliser sa vue et son ouïe pour faire corps avec le personnage. Enfin, comme dans le théâtre grec, le chœur a une place très importante, d’ailleurs, dans ce spectacle, le chœur reprend régulièrement des paroles des protagonistes pour renforcer l’universalité des propos.

Ce théâtre traditionnel, l’un des plus anciens du pays du soleil levant, est mêlé à un théâtre d’ombres indonésien appelé le wayang kulit. Si le terme wayang signifie « Ombre », associé à kulit, il désigne plutôt l’utilisation de marionnettes, mais malgré l’usage de la marionnette, ce type de théâtre joue beaucoup avec l’ombre, comme le fait Satoshi Miyagi dans Antigone. Il utilise l’imposant mur du fond de La Cour d’Honneur pour y projeter les ombres des comédiens avec grâce, talent et surtout sens. Les ombres prennent de l’ampleur à mesure que les protagonistes se dominent les uns les autres. Si le roi Créon est évidemment le personnage le plus souvent dominant, il est parfois dépassé par Antigone voire même par son fils Hémon dès lors que ces derniers prennent l’ascendant ou que leurs propos semblent tendre vers une pacification ou faire preuve de bon sens. Comme le rappelle le metteur en scène, il veut faire de cette pièce tragique une « fête pour apaiser les esprits ». Chaque fois que les paroles des personnages opposés au roi vont en ce sens, leur ombre se magnifie et supplante celle de l’intolérant et buté Créon qui finit tout de même par reprendre l’ascendant grâce à sa posture sociale même s’il a déjà perdu la bataille idéologique.

En fin de compte, la forme antique épouse assez facilement ces deux formes de théâtre asiatique pour faire d’Antigone une pièce en hommage aux disparus qu’il faut honorer avec une grande poésie. Si Antigone se bat pour que son frère ait une sépulture digne de ce nom, la cérémonie de la mise en bière est très importante au Japon et l’honneur fait aux morts, un devoir essentiel et familial.

© Hirao Masahi
© Hirao Masahi

Une symbolique forte

Pour comprendre la proximité entre le théâtre antique et asiatique, il faut revenir à leurs origines. Tous deux étaient d’abord représentés à l’occasion de fêtes religieuses. C’est donc assez logiquement que ces deux arts se retrouvent avec une pièce telle qu’Antigone qui justement met l’accent sur l’importance accordée aux rites funéraires et au respect des lois divines par rapport aux lois humaines. Pour lutter contre l’autorité des hommes malgré sa condition de femme, elle en appelle aux dieux et à leur justice. Malheureusement, cela ne suffira pas à la sauver, mais suffira en revanche pour maudire Créon et sa descendance…

Parce qu’Antigone est condamnée à être enterrée vivante pour vouloir offrir une sépulture décente à son frère, la symbolique de la mort et son évocation deviennent centrales et cette pièce permet de rendre hommage aux morts. Le final semble un peu long, notamment avec le bon-odori, une danse rituelle funéraire pour faire entrer dans l’au-delà les âmes défuntes, et le shôrô-Nagashi qui consiste à faire flotter des bougies sur l’eau qui représente le fleuve du Sanzu, ce fleuve séparant le monde des morts et des vivants comme le Styx. Afin de matérialiser au mieux ce moment de transition entre la vie et la mort, le plateau est couvert d’eau dans laquelle évoluent les personnages, renforçant cette symbolique de l’entre-deux, comme l’est l’état d’Antigone condamnée à être enterrée vivante, qui sont deux états normalement incompatibles. Les costumes sont traditionnels et blancs pour évoquer la pureté et rappeler le statut de « fantôme » des âmes errantes entre deux mondes, comme le font les personnages.

Au service d’une sensibilité extrêmement poétique

Les Japonais ont cette capacité à donner naissance à un charme discret qu’ils appellent le yugen. Tout au long du spectacle, on est bercé, envoûté par les processions, les danses, la musique, le rythme des voix et les ombres qui nous surplombent. Souvent dans les spectacles d’ombres et de lumière, les comédiens regardent les ombres qu’ils réalisent pour être sûrs de bien représenter ce qu’ils souhaitent. Ici, les comédiens laissent parler leur corps et n’observent pas leur rendu sur le mur tant ils sont habités, élégants et sûrs dans leurs gestes. On sent un énorme travail autour de la synchronisation et de la chorégraphie ombrée pour être dans le bon timing avec les paroles du comédien et faire écho aux mouvements de l’autre. Chacun est réfléchi et poétique. La réalisation de la chorégraphie, le respect qu’ils semblent y accorder, nous transportent dans ce monde de l’entre-deux rives, avec une pureté assez inhabituelle au théâtre. Cette dernière se ressent, non seulement à travers leur costumes blancs mais aussi à travers leur déplacement, leur gestuelle élégante, délicate et la lumière.

En effet, qui dit spectacle d’ombres dit forcément jeu de lumière. Elle joue un rôle essentiel notamment lorsque l’eau se teinte de bleu ou qu’elle fait un focus sur un personnage, ou encore quand elle est si puissante qu’elle éclaire les spectateurs – qui se croient, de fait, autoriser à prendre des photos alors qu’il est clairement spécifié que c’est interdit… C’est navrant de voir l’irrespect des gens – qui se sentent impliqués dans le spectacle et qui peuvent le ressentir au plus profond d’eux-mêmes.

La poésie ne se retrouve pas forcément dans la langue, qu’on ne comprend pas, mais dans le corps. La force de ce spectacle est de faire une pièce de théâtre hybride qui mêle musique, danse et jeu pour créer une œuvre poétique avec un message unificateur dans un monde où l’individualisme règne en maitre. La communion entre les comédiens et leur sujet semble complète et le metteur en scène a eu la bonne idée de créer une connivence avec le public dès le début qui nous place dans un état de bienveillance envers ces Japonais qui nous annonce un show tout en retenu, mais d’une puissance poétique et symbolique incroyable.

© Misashi
© Misashi

Nous vous recommandons vivement la (re)découverte de ce théâtre et ce voyage à la frontière du monde des morts jusqu’au 12 juillet à 22h car il vaut le détour !

 

Jérémy Engler

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