Apologie magistrale du mensonge et sa terrible vérité

Venez découvrir Javier Cercas, écrivain espagnol,  et son roman L’imposteur. Javier Cercas est un romancier, traducteur, chroniqueur et essayiste espagnol. Son œuvre est traduite dans plus de vingt langues étrangères. Il remporte le prestigieux prix Méditerranée Étranger pour son cinquième roman Les lois de la frontière, en 2014, et le prix National de l’Écriture Narrative pour Anatomie de l’instant, en 2010. Il était présent au festival des Assises Internationales du Roman 2016, ou il a participé à plusieurs rencontres.

Une vie bâtit sur le mensonge

javier-cercas-l-imposteurJavier Cercas part à la découverte de l’histoire d’un illustre menteur à l’origine d’un scandale époustouflant. Il retrace pour nous, le parcours surprenant d’Enric Marco, personnage digne d’un roman de fiction et pourtant bien réel. Nous sommes dans les années soixante-dix au cœur d’une Espagne au sein d’une époque de dictature franquiste et qui commence à s’ouvrir doucement à la démocratie. La brèche des drames vécus laisse une avenue immense aux personnages avides de reconnaissance et c’est justement ce moment-là que choisit Enric Marco pour faire son entrée dans le monde des personnes influentes de l’Espagne. Il est ce qu’on appelle « un beau parleur » et arrive à endormir les foules grâce à une élocution parfaite et un charisme incroyable. Javier Cercas nous dresse dans son roman, ressemblant plus à un essai, le parfait portrait du narcissique en recherche perpétuelle de médiatisation. En cette fin de temps difficile, le peuple espagnol a besoin d’une personne parlant de leurs ressentis, de leur douleur, une sorte de porte-parole. Alors, Enric Marco, va s’inventer une vie… Il décide de ne pas trainer et se proclame véritable révolutionnaire ayant combattu Franco les armes à la main. Son ascension est en route et elle est fulgurante : Secrétaire Général d’un puissant syndicat ouvrier, puis Vice-Président d’une importante association de parents d’élèves. Il peut en rester là, mais non, il lui en faut encore plus ! Une idée germe dans son esprit, il la met en forme en s’appuyant sur des faits historiques et le voilà ancien déporté d’un camp d’extermination nazi, Mauthausen. Son histoire expliquée à maintes reprises sur les plateaux de télévision et dans la presse espagnole ne tarde pas à émouvoir le peuple espagnol. Il se retrouve propulser Directeur de l’amicale des anciens déportés de Mauthausen. Mais la vérité sordide finit par jaillir de la bouche d’un jeune historien.

Javier Cercas pose, avec son histoire vraie, la douloureuse question du mensonge. Enric Marco à force de mentir se persuade de l’authenticité de ses dires et ses adorateurs ont besoin de lui pour se souvenir d’une période difficile, le coup de grâce est effectivement le dernier mensonge, car il touche à une atrocité hors normes et on ne triche pas avec cette période Nazie dont personne ne fut épargné ! On peut tout de même signaler qu’Enric Marco en arrive là aussi à cause de la crédulité des gens ne cherchant pas plus loin que « le bout de leur nez » et le menteur se nourrit de la naïveté des autres… L’auteur nous montre bien l’absurdité de la situation et pourtant tout le monde l’acclame !

La vérité du mensonge

Dans chaque menteur, il existe une part de vérité, car il se sert de vrais faits ou évènements et brode autour pour s’octroyer une reconnaissance non méritée. Mais tel le proverbe : « qui vole un œuf, vole un bœuf », il en est de même pour le mensonge : petit mensonge devient grand mensonge un jour. Pourtant dans la vie de tous les jours, tout le monde ment à plus ou moins grande échelle et « que celui qui n’a jamais menti nous jette la première pierre !» Parfois le mensonge s’avère nécessaire comme le médecin avec son patient ; comme un chômeur face à un futur employeur ventant des qualités ou expériences professionnelles dont il ne dispose pas ; le corps enseignant appliquant des réformes scolaires auxquelles il ne croit pas ; et tant d’autres… Mais il existe le mensonge qui soigne des blessures bien plus profondes, chez certains êtres humains, liés à l’enfance ou le mensonge lié à la honte de divulguer certaines choses sur soi ou sur son passé. Mais le pire de tous consiste à mentir de façon éhontée comme par exemple nos hommes politiques et nos syndicats qui endorment l’électorat avec leurs belles promesses et pour finir la religion et leurs dogmes, leurs cultes, leur écrits. Bien évidemment, nous condamnons le mensonge et nous brandissons la morale à nos chérubins surpris à mentir, mais cela ne fait-il pas partie de l’éducation ?

©Philippe Matsas/Opale/Leemage
©Philippe Matsas/Opale/Leemage

Un livre qui fait réfléchir

L’auteur effectue un véritable travail de recherche et mène une enquête digne d’un grand détective. Il ponctue l’histoire de son « héros » par des réflexions personnelles fort bien amenées et nous pousse dans les retranchements les plus profonds de notre mémoire. Ce fameux « devoir de mémoire » qui vampirise tout sur son passage et ouvre la boite de pandore à des individus qualifiés de « menteur patenté ». Mais notre société actuelle favorise le mensonge par exemple les réseaux sociaux et leurs sites de rencontres : où est la vérité ? Javier Cercas nous force à regarder dans « le miroir aux alouettes » qui fait rêver et la dure réalité de la vie : La fiction permet d’échapper à son quotidien et à son passé, mais malheureusement la dure loi de la vérité finit toujours par triompher et le réveil peut être brutal !

Avec ce récit, nous redécouvrons une partie méconnue de l’histoire de l’Espagne, et nous permet d’appréhender, sous un autre angle, le fait que Enric Marco berne autant de monde et surtout aussi longtemps. L’auteur aborde le sujet de la mémoire collective avec finesse et nous laisse juge de ses dérives. Au dos du livre figure « le point de vue des éditeurs » une question à retenue notre attention : « chacun ne s’efforce-t-il pas de façonner sa légende personnelle ? » une question très pertinente ! Une vraie réflexion digne d’un sujet de philosophie au baccalauréat… Alors, cher lecteur, lisez ce livre pour pouvoir tenter de répondre à cette interrogation ! Pour notre part, lorsque nous tournons la dernière page une foule de souvenirs nous joue des tours de passe-passe et comme le titre d’un livre de Sophie Marceau nous concluons par « Menteuse

Françoise Engler

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