Approchez, approchez ! Les Freaks ne mordent pas… toujours.

À l’Artéphile théâtre cette année au festival d’Avignon, il nous est donné de voir et de redécouvrir l’un des chefs-d’œuvre du 7e art : Freaks, ou La parade monstrueuse de Tod Browning, dans une version de show américain forain ! Cette adaptation très réussie du film par la compagnie O’Navio, se joue tous les jours à 14h15 (relâche les 18 et 25 juillet).

« We accept you », un film sur la différence

© compagnie O'navio
© compagnie O’navio

Freaks ou La monstrueuse parade est un film sorti en 1932. Ce film parlant en noir et blanc est reconnu aujourd’hui comme un chef-d’œuvre bien que sa sortie à l’époque ait été plus mitigée. Cela était dû au casting, majoritairement composé de réels hommes et femmes de foires, surnommé les « monstres » ou « Freaks », en anglais, à cause leur physique atypique. Ce film, qui reste une fiction au point de vu scénaristique conserve néanmoins une part quasi documentaire puisqu’il donne pleine visibilité à des être humains que l’on ne voit que très rarement dans la vraie vie, ou bien que l’on ne voit que dans des cirques, dans des foires, pour amuser la galerie. Ici au contraire, les « freaks » sont filmés dans leur vie de tous les jours, dans leurs passions, dans leurs humeurs : dans leur humanité ! Tod Browning a le mérite d’avoir porté à l’écran, et donc aux yeux du monde, ces « anormaux » que d’habitude l’on a tôt fait de cacher, de railler. C’est surement là d’ailleurs, ce qui a gêné le public à l’époque, et ce qui, peut-être, le gène toujours un peu. Ne regarde-t-on pas ce film pour se faire un peu peur… Pour aller voir du dégoutant, de l’horrible ? Alban Coulaud a toujours été intéressé par cette problématique de la monstruosité. Il la questionne, la cherche. En découvrant ce film, l’idée lui vient de l’utiliser comme support dans son projet d’éducation au regard sur l’autre, et en particulier sur le différent, sur « l’anormal ». Ce spectacle s’adressera donc aux enfants, dès 8 ans, afin de leur montrer qu’il faut toujours aller au-delà des apparences, et que le monstre n’est pas toujours celui qu’on croit.

Une mise en scène très originale !

Le monstre, étymologiquement est ce qui montre, ce qu’on montre (du doigt ?). En tous cas ce qu’on voit, ce qu’on remarque. Dans la scénographie d’Alban Coulaud, cela apparaît clairement. Sur la scène, une grande toile de cinéma est encadrée par un lourd rideau de velours ourlé rouge, à la mode ancienne des théâtres. Devant, à gauche, on peut lire en grosses lettres éclairées d’ampoules (les mêmes que l’on trouve autour des miroirs de forains) : FREAKS. Derrière ces lettres se tient un homme, guitare à la main et micro au bord des lèvres. Il s’agit de Christophe Roche, qui produit la musique en direct pendant le spectacle, aidé de ses pédales numériques et autres loopers afin de créer l’ambiance. Avec lui sur scène, Nadine Béchade, au chant et à la narration. C’est elle également qui a pris soin d’accompagner les spectateurs en salle avant de monter sur scène pour se lancer dans un énorme show, une sorte de cabaret grinçant et spectaculaire, fascinant et terrifiant à la fois. Les deux comédiens, fardés de blanc, les yeux cernés de noir sont vêtus comme des dandys déchus, des punks baroques et gothiques tout droit sortis d’une attraction de l’horreur. Ils nous offrent donc un show par dessus le freak-show de Tod Browning. Ils nous le montrent, nous le décortiquent, nous guident. En effet, le film a été coupé afin de recentrer l’intrigue sur les Freaks, et en particulier le couple de lilliputien Hans et Frida. Aidé de Julien Dronne, Alban Coulaud remanie le film pour donner davantage de rythme. À cela s’ajoute des effets numériques qui permettent de créer des liens entre les passages cinématographiques et les passages scéniques. Ces transitions créent des ruptures totales, rocks et graphiques, presque hypnotiques. Nadine Béchade et Christophe Roche ne quittent jamais la scène, et nous accompagnent tout au long du spectacle, soit de manière très discrète, au bord de l’écran, dans l’ombre de la scène. Ou bien parfois en envahissant totalement l’espace pour nous chanter l’histoire. Nadine Béchade crève alors l’écran par sa présence fantasque et sa voix puissante. D’autres fois encore, la scène et l’écran se complètent tout à fait, notamment lorsque les comédiens refont les dialogues du film en direct sur scène. On ne peut d’ailleurs qu’être impressionné par le travail des deux comédiens sur la voix qu’ils font puisqu’à eux deux, ils doubleront la totalité des personnages du film, sans jamais que cela ne dérange le spectateur.

Une excellente utilisation du film donc, qui n’est pas simplement restitué comme tel, avec des chants pour décorer. C’est un projet unique, qui donne un grand coup de fouet au principe du ciné-concert, et qui travail avec le film de Tod Browning sans le trahir. Dans cette ambiance pittoresque fascinante, le charme opère vite.

Margot Delarue

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