Artefact : Expérimentations futuristes au théâtre des ateliers

Artefact est un bien drôle de spectacle. Peut-être même que, pour certains, ce n’est pas vraiment un spectacle. Peut-on qualifier de théâtre une œuvre qui ne comporte pas d’acteurs ? Un lieu où le partage, traditionnellement maître des lieux, s’efface et prend d’autres formes ? Un espace où tout n’est que machine, jusqu’aux voix qui viennent à nous, des marionnettes sans leur marionnettiste ? Mais, quand on y regarde de plus près, ou au contraire, de bien plus loin, il est évident que tout cela appartient au monde de la scène. Une autre théâtralité, pour un autre temps. Que deviendrait l’art, si les machines prenaient le dessus ? Des questions soulevées jusqu’au 13 avril au théâtre des Ateliers.

Une expérimentation avant tout

Joris Mathieu et la compagnie de Haut et court sont des habitués du numérique. Vivant pleinement dans l’ère des nouvelles technologies, il n’hésite pas à tenter, et rompre parfois les codes d’une narration bien trop classique. Au TNG, qu’ils s’adressent à des enfants ou des adultes, l’envie est de surprendre et de s’aventurer sur de nouveaux chemins. En créant une boite à lire virtuelle par exemple, le directeur du lieu plaçait déjà le numérique au centre de son concept. Avec Hikikomori, le refuge, il testait là un spectacle aux multiples narrations : chaque spectateur entendant une histoire dans son casque, différente de celle de ses voisins, alors que nos yeux voyaient tous la même chose. Avec Artefact, la compagnie a franchi un pas de plus. Le numérique et les machines ont ici pris leur aise, dehors les comédiens. Les spectateurs sont plus isolés que jamais, chacun abordant un casque sur la tête, et ne voyant pas toujours la même chose. Car, si tout cela reste bien évidemment du théâtre, l’installation plastique n’en est guère loin. Pas de comédiens, alors pourquoi ne pas supprimer aussi l’idée de scène ? Trois ilots sont alors créés. Deux formes identiques, entre théâtre optique et imprimantes 3D, plus une troisième un peu différente des autres où l’on voit un robot manipuler différents objets. Trois espaces que vont découvrir tour à tour les trois groupes de spectateurs. Difficile ici de dévoiler ce que l’on voit ou entend, mieux vaut se laisser surprendre et dérouter… Car rien de tout cela n’a été déjà vu ou fait. Joris Mathieu dévoile là un futur, pas si lointain que ça, où l’art est profondément remis en question. Art comme produit ? Comme objet de manipulation ? En nous présentant ce projet, loin de tout humanité, les questions fusent. Qu’est-ce que le théâtre sans le partage ? sur scène ou coté salle avec les spectateurs ? Comment concevoir l’art, concept humain, sans l’humanité ? Qu’on adhère ou pas, on ne peut pas y rester indifférent.

© Nicolas Boudier
© Nicolas Boudier

…Où parfois s’éveille encore le théâtre

Les machines font donc ici la loi. À première vue, tout est froid, sans âme. Mais quand on s’y penche un peu plus, quand on tend l’oreille, on découvre alors une petite étincelle. Car au détour d’une image sans corps, certains mots resonnent. Ceux de Samuel Beckett par exemple, avec le début de Fin de partie, ou encore En attendant Godot. Shakespeare aussi, où la question d’être ou ne pas être prend alors une toute autre ampleur. Ces textes, surtout ceux de Beckett, sont loin d’être innocent. Il éveille tout d’abord en nous quelque chose de précieux : un souvenir. Mémoire de mise en scène ou de lecture, il nous plonge pour certains dans un bout de notre passé. Mais outre cette mémoire collective, c’est l’œuvre d’origine qui fait écho directement à Artefact. Beckett dépeint en effet un monde post-apocalyptique, où la vie à presque disparu. Tout chez les personnages devient mécanique, répétant sans arrêt les mêmes actions, les mêmes phrases. Tout comme les machines d’Artefact. La seule différence, c’est ce « presque ». Chez Beckett, l’espoir et la vie sont encore là. Sous une forme infime et mécanique, mais ils sont là. Dans cette pièce de la compagnie Haut et court, la robotique a pris le dessus, montrant à l’extrême ce qu’un monde avec eux serait. Avec Artefact, un avenir nous est présenté. Il n’y alors plus qu’à espérer qu’il n’arrive pas.

© Nicolas Boudier
© Nicolas Boudier

Car la science-fiction a aussi sa place au théâtre. Car elle peut être porteuse d’un véritable questionnement : sur l’art, et bien plus généralement sur la vie. Que ce soit réussi ou non, que l’on apprécie ou non, laisser place à l’expérimentation est primordiale. Particulièrement au théâtre des Ateliers, qui a depuis toujours laissé la place aux nouveaux auteurs comme aux metteurs en scène. Artefact n’est pas banal, et il déroute, pour cela, il faut aller le voir. Et c’est jusqu’au 13 avril au TNG, théâtre des Ateliers.

Marie-Lou Monnot

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