Aspartame, le Kapla au cœur

Du 9 au 17 juillet 2017, dans le cadre du festival Off d’Avignon, le CHRS de la Croix-Rouge, avec l’appui de La Manufacture, accueille la performance Aspartame mise en scène par Constance Biasotto. Cette forme est assez déroutante et inhabituelle, mais aborde plusieurs thèmes intéressants.

Kapla, un monde à détruire et à reconstruire

Constance Biasotto a eu l’idée de s’associer à l’entreprise de petites plaquettes de bois éponyme pour réaliser un spectacle de construction dont ces Kapla seraient le centre. On arrive dans la cour du CHRS alors que les comédiens sont en train de construire ce qui semble ressembler à une barre d’immeuble ou aux fondations d’un bâtiment. La pièce commence réellement dès lors d’une partie s’effondre. L’harmonie est brisée, la construction s’arrête. On pourrait assimiler la construction de cet édifice à la construction de l’être humain qui évolue au fur et à mesure qu’il apprend les choses de la vie. Puis l’ensemble de la structure est brisé par les comédiens puis ils reconstruiront et détruiront de nouveau selon ce que disent les personnages. La construction ne lasse pas, car chaque fois qu’avance la construction, quelqu’un parle également ce qui permet de garder un certain rythme et de ne pas trouver cela long. Chaque personnage est associé à un type de monologue qui fait souvent écho à l’état de la construction. Les personnages dont on ne saura jamais les noms se construisent à travers ces dialogues et tentent de comprendre le monde qui les entoure, à défaut de pleinement l’accepter.

« Tout effondrement est le début d’un nouveau commencement… »

Les monologues d’une crise !

© Bazar Palace
© Bazar Palace

Le personnage d’Olivier Burlaud raconte l’histoire de sa famille, cette famille immense dans laquelle il a du mal à trouver sa place, il n’a plus de relations sexuelles avec sa femme, se sent exclu par les membres de sa famille, mais tient bon. Son monde familial est fragile et les liens du sang ne font pas les liens humains et ne suffisent pas à ne pas se sentir seul. On se construit toujours par rapport à quelque chose et le premier cadre que l’on choisit, souvent inconsciemment, est celui de la famille, d’ailleurs il se battra avec un autre personnage, en robe de mariée, probablement sa femme, en essayant chacun de détruire la construction de l’autre en lançant un des 25 000 Kapla qui recouvrent la cour.
Le personnage de Sophie Zanone parle plutôt de l’évolution du monde, de la City londonienne, dont la construction à ce moment-là se pare de bâtiments avec des noms de banque pour signifier que ce sont elles qui construisent le monde, qui le régissent. Elle exprime sa vision sur l’évolution de l’Homme grâce, notamment, aux nouvelles technologies et n’oublie pas de parler de la crise grecque, le tout en arborant une tenue avec le mot « Boom » semblant annoncer la fin de ce monde dominé par la technologie et la finance.
Le personnage de Marie Desoubeaux, chaque fois qu’il prend la parole, parle de la nécessité de faire des listes de choses plus ou moins triviales, on passe des espèces animales, aux espèces disparues, on passe de la liste des murs construits pour se protéger à la liste des fusillades dans les écoles aux États-Unis et on termine sur la liste des hommes à abattre qu’il faudrait faire. Alors quel est l’intérêt de ces listes pour notre construction, elles permettent de réfléchir sur le monde, et sur notre rapport à celui-ci. En y réfléchissant bien, les listes des choses « négatives », si on devait réellement les réaliser feraient froid dans le dos ! On se rendrait compte que notre monde va mal et que si on veut s’en sortir, il nous faut agir ! Il faut lutter pour se construire et s’offrir un avenir à bâtir sur les ruines de ce monde en décrépitude…
Enfin, le personnage interprété par Camille Secheppet semble être celui dont le malaise est le plus profond puisqu’il n’arrive pas à s’exprimer clairement, voire pas du tout à le faire, quand il s’approche du micro, sauf à la fin pour s’adresser à Dieu, car sa présence doit lui paraître rassurante. Dans cette prière, il déplore la haine et en appelle à l’union des hommes.
Ces personnages sont très différents et plus la pièce avance, plus ils se parent de costumes de lutte ou de protection semblant signifier qu’il faut se battre pour s’accomplir et exister en tant qu’être humain.

Les deux interventions de Constance Biasotto au début et à la fin du spectacle sont intéressantes pour comprendre les raisons qui l’ont poussé à monter un tel projet, mais le lien avec sa mère semble quelque peu superflu, ce qui n’empêche pas le spectacle de nous offrir une véritable réflexion sur la construction de soi et sur les bouleversements qu’a connu le monde depuis une trentaine d’années.

Jérémy Engler

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