L’évolution de la parole dans une Chine aux prises avec la tradition, En un mot comme en mille de Liu Zhenyun

Liu Zhenyun, écrivain chinois, est né en 1958 à Yanjin dans la province de Hénan.
En 1973, il s’engage dans l’armée chinoise et passe plusieurs années dans le désert de Gobi. Il poursuit des études de littérature chinoise à l’université de Pékin et fait parti de la première promotion de 1982 qui suivit la révolution culturelle. Il devient journaliste au Quotidien des agriculteurs. En 1987, sa première nouvelle, La boutique de la tour, est publiée dans La revue littéraire du peuple. Son roman fleuve, La farine et les fleurs de mon pays natal, en 1998 est considéré comme le premier roman intellectuel.
Son plus grand succès, Le portable, se vend à 220 000 mille exemplaires dès le premier mois de sa parution. Il adapte lui-même son roman avec Feng Xiaogang à la réalisation en 2003. On note dans son style d’écriture une rupture avec l’idéologie de l’ancien système chinois. En un mot comme en mille obtient le prix Moa Dun, principale récompense littéraire en chine.

Première partie : les conséquences d’une trahison paternelle

Baishun Yang, surnommé Bien-Facile, est l’enfant du milieu dans une fratrie de trois garçons. Il rêve d’aller à l’école moderne pour suivre l’enseignement des Analectes de Confucius. Son père veut qu’il reste avec lui dans son magasin de Tofu et le destine à la fabrication du Tofu. Son frère cadet désire également poursuivre des études et bénéficie de l’appui de son père. Ce dernier décide de les départager en jouant à la courte-paille pour éliminer un des deux garçons. Bien-Facile perd et son cadet part étudier tandis que lui reste au magasin familial. Plus tard, il apprend que les deux protagonistes s’étaient entendus pour lui faire tirer la paille en premier le condamnant ainsi à un triste sort car, en réalité, les deux morceaux sont identiques.
A la suite de cette trahison, Bien-Facile se brouille avec son père et quitte la maison. Il lui arrive bien des aventures et exerce de nombreux métiers comme égorgeur de cochons, apprenti teinturier, fendeur de bambous, porteur d’eau, jardinier, etc. Au cours de son périple, il rencontre un missionnaire chrétien qui veut le convertir et n’y arrive pas. Puis il se fait épouser par une femme Wu qui a une fille nommée Précieuse. Le fait que ce soit elle qui veuille se marier avec lui, lui donne le droit de changer de nom ; il choisit alors le nom que voulait lui donner le missionnaire et se rebaptise Moïse Wu. Cette union manque d’amour et est totalement dépourvue d’affection. Un drame le force une fois de plus à partir pour fuir sa triste existence : sa belle-fille, Précieuse, s’est faite enlever.
Dans cette première partie, l’auteur montre la difficulté de s’exprimer, surtout pour les plus jeunes, dans la Chine de l’époque de son récit. Les désirs des aînés se transmettent par la parole donnée et les enfants s’éduquent dans le respect de leurs aïeuls. Ces derniers ne peuvent donc pas se soustraire aux traditions ancestrales. Les jeunes travaillent très tôt dans un environnement totalement rural. Le personnage de Bien-Facile se sent seul au monde et finit par se sentir coupable. L’auteur le montre habilement sa naïveté, le manque de discernement et de rébellion dont fait preuve Bien-Facile tout au long de son périple.

A13327

Deuxième partie : un peu plus de cinquante ans plus tard

Nui Aiguo est le fils de Précieuse qui avait été victime d’un enlèvement à la fin de la première partie. Les descendants de Moïse Wu, anciennement Bien-Facile, se retrouvent autour du jeune Nui Aiguo. On assimile assez rapidement son parcours à celui de Moïse Wu. Lui aussi part pour suivre son chemin. Il s’engage dans l’armée et passe quelques années dans le désert de Gobi sans vraiment avoir d’amis. Peu avant sa démobilisation, il croise la route d’un autre soldat avec qui il se lie d’amitié, mais dont la relation sera entretenue de façon fugace. Son histoire révèle les mêmes embuches et déboires que son aïeul. Sa mère, Précieuse, lui raconte sa vie passée et on ressent tous les non-dits enfouis dans sa mémoire, depuis plus de quarante ans.
Nui Aiguo s’aperçoit que l’amitié est quelque peu superficielle et que la parole est trop souvent détournée, voir dévoyée. Surtout lorsque les hommes, ayant trop bu, se lancent dans des confidences qui détruisent bien des relations. Le pire reste les femmes qui parlent à tort et à travers par le biais des commérages abondants. Ceux-là même qui peuvent occasionner bien des tourments dans une famille et dans un village. Un monde de solitude entoure Nui Aiguo.  Sa propre sœur en arrive à se marier pour ne plus être seule.
Vers la fin de la deuxième partie, on retrouve Moïse Wu décédé et on apprend qu’il a laissé à son gendre, un message oral à l’attention de Précieuse. Son gendre envoie donc une lettre à Précieuse pour fixer une rencontre. Elle ne répond pas mais garde la missive.
Dans cette deuxième partie, on se rend compte que l’écart de temps entre les deux histoires fait ressortir une évolution. Même si les parcours personnels de Moïse Wu et de Nui Aiguo sont similaires, la différence s’inscrit dans la perception de la parole qui n’est plus donnée mais exprimée. Elle ne fait plus partie d’une tradition ancestrale que l’on doit respecter mais apparaît plutôt comme un moyen de communication entre les individus. Mais les paroles s’envolent et se colportent au gré du vent de ceux qui les reçoivent. L’homme peut paraître entouré tout en vivant dans une solitude totale. C’est le cas d’Aiguo. Sa mère est le reflet de cette évolution, notamment à la fin de sa vie, quand elle décide de lever le voile sur son passé. Dans son flot de paroles, une incompréhension s’installe, parfois, entre elle et tous ces enfants.
L’auteur nous montre également, par un clin d’œil, que les écrits restent mais pas les mots notamment quand Aiguo part à la recherche de la vérité sur le message oral non délivré à sa Mère.

 Réalité ou fiction ?

Ces deux parties étudient les protagonistes de manière très intéressante en se basant sur leurs vies quotidiennes et leurs relations avec leurs aïeux, grâce à de nombreux détails. Les différentes personnalités sont attachantes bien que les traits de caractères soient répétés dans le récit. L’histoire, située dans un environnement social et affectif bien défini, est bien écrite, bien que parfois difficile à suivre à cause des nombreux allers et retours sur les personnages et leurs histoires passées.
En lisant le parcours de l’auteur et celui de ses personnages, on peut penser que celui-ci fait un parallèle avec son histoire familiale et personnelle.
Histoire vécue ou non ?

L’auteur est invité aux Assises Internationales du Roman à Lyon ce 21 mai 2014 à 21h pour une table ronde avec Svetlana Alexievitch et Eric Vuillard autour de la question : « Quand la réalité raconte des histoires ».

 Françoise Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *