Le Paris bouillonnant de Christian Oster face à l’enfermement individuel

Christian Oster, né en 1949 à Paris, est un écrivain français. Il se lance dans la littérature en 1980 en écrivant des polars. Il remporte le prix Médicis pour son livre Mon grand appartement en 1999. Il publie régulièrement des ouvrages pour enfants, à « l’école des loisirs », particulièrement animés par des ogres, des loups, des princesses, mais aussi par des aliments variés et des objets divers de la vie quotidienne de notre siècle. Un peu plus tard, son parcours littéraire se diversifie avec l’écriture de romans non policier. Sa prose froide et implacable rappelle celui du Nouveau Roman. Son livre En ville obtient le prix Landerneau en 2013.

L’autre facette de la vie moderne

L’histoire commence quand Georges arrive chez Paul et Louise qui habitent un appartement dans Paris. William et Jean sont déjà présents. Ils doivent définir au cours de cette réunion la destination de leurs vacances. Ils désirent fuir la vie parisienne pendant une dizaine de jours. Leurs choix se portent sur une petite île grecque un peu montagneuse nommée Hydra. Ils partent tous ensemble depuis deux ans, une année en Corse et l’autre à Malte, sans vraiment beaucoup se voir le reste de l’année. Aucune complicité particulière n’anime ce groupe de cinq personnes. Très vite on se rend compte que les vacances semblent compromises : de petits grains de sable dérèglent  la vie des personnages. Ils ont entre cinquante et soixante ans. Georges s’est séparé de Christine mais va très vite tomber amoureux d’une autre femme. William, veuf et retraité, vit seul en face de l’hôpital Cochin ce qui tombe très bien car il a une santé fragile. On apprend dès le début du récit qu’il va être victime d’une embolie pulmonaire. Paul, médecin, et Louise, restauratrice de meubles,  n’ont plus grand-chose en commun. Ils veulent se séparer mais préfèrent attendre la fin des vacances pour concrétiser cette séparation. Jean, divorcé, travaille dans une maison d’édition et apprend qu’il va devenir père. Mais n’éprouve aucun sentiment pour la mère. Jean, en tant que narrateur, nous livre, couché sur ces pages, l’objet de ces réflexions…
La toile de fond parisienne est présente aux détours de chaque page avec ses métros, ses taxis, ses cafés, ses restaurants, le brouhaha de la foule, le vacarme incessant des voitures. La ville grouille et fourmille au son d’une musique envoutante en opposition avec ces personnages qui se débattent individuellement dans des problèmes sans vraiment en parler. On assiste à des courses effrénées comme la recherche d’un appartement ou des visites à un malade qui donnent un semblant de vie. A l’exposition de certains faits méconnus de tous comme la séparation, de grands enfants, la santé qui décline, des amis quittés et des amours naissants, s’ensuivent de longs silences de gêne. Le ravage de ces confessions déroute le petit groupe car aucun ne veut s’impliquer personnellement. Les confidences des uns et des autres se gèrent par des choix établis dans l’instant présent. Ces petites déconvenues semblent compromettre les vacances et pourtant personne ne parle de les annuler. Chaque personnage se retrouve confronté à des décisions, des choix, des routes à emprunter mais cette vie moderne, dans laquelle tout est superficiel à cause de l’égoïsme qui la caractérise, laissera peut être sa place à des histoires d’amour ou professionnelles, ou à une continuité d’imprévus à vivre. Les liens tissés entre eux évoluent, pourtant ils ne dépassent pas le seuil de la simple relation.

Le narrateur ne nous épargne pas ses sarcasmes dans cette étude qui passe au microscope ses soi-disant amis. Le mal être de notre société est passé au crible dans ses moindres recoins. Le narrateur distille ses pensées sans aucune retenue.

en ville

Un constat amer sur des vies ordinaires

L’auteur nous dresse un portrait dramatique de la vie urbaine, ou personne ne se connaît vraiment par manque de temps et d’altruisme. Un regard amer décrit avec un humour ravageur le temps qui passe, ses traces et l’éventualité de la mort au bout du chemin. Les personnages se regardent du coin de l’œil sans se parler, bercés nonchalamment par des non-dits. Ils sont enfermés dans une cage avec de gros barreaux ou la fuite est incertaine. Les protagonistes de ce récit sont décrits comme des êtres superficiels, incapables de voir la réalité de leurs existences.
Ce livre est écrit sous forme de monologue, le narrateur se parle, s’interroge et ne fait preuve d’aucune sympathie à l’égard des personnages. Les dialogues sont acérés, affutés, sarcastiques, hilarants et donnent un peu de piquant à l’histoire. Il examine les situations, les comportements en les disséquant à la manière d’un médecin légiste. L’auteur exprime la difficulté d’entretenir des relations humaines par le choix de personnages indécis en proie à la mélancolie.
Le style est particulier car les dialogues se mélangent à la narration ce qui rend parfois la lecture difficile à suivre. Ils se fondent dans le contenu du texte sans aucune démarcation.

Aucune démarcation, ces vies en ont-elles justement ? Ce portrait de la vie urbaine montre-t-il des vies ordinaires ou alors sont-ce le portrait de ces vies ordinaires qui servent à décrire la vie parisienne et le faux-semblant des relations ? Pour le découvrir, n’hésitez pas à assister à la table ronde sur les « Vies Ordinaires » qu’organisent les Assises Internationales du Roman en partenariat avec Le Monde, aux Subsistances, à 21h ce jeudi 22 mai. Cette conférence réunira Christian Oster ainsi que Ascanio Celestini et Frédéric Ciriez (dernier lauréat du prix Franz Hessel).

Françoise Engler

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