Le corps humain de Paolo Giordano, apprentissage de la connaissance de soi par un professeur nommé Guerre

Paolo Giordano, né en 1982 à Turin est un écrivain italien. Il est docteur en physique théorique. Il collabore à plusieurs journaux italiens Son premier roman La solitude des nombres premiers, publié en 2008, remporte le prix Campiello (première œuvre) ainsi que le prix Strega la même année. Il devient à 26 ans, le plus jeune auteur à avoir été récompensé pour ce prix important de la littérature italienne. En Janvier 2010, le classement de plusieurs magazines dédiés à l’édition le classe quatrième devant les écrivains de fiction les plus vendus en Europe en 2009. En 2012, les ventes de son premier roman dépassent les deux millions d’exemplaires rien qu’en Italie, et le livre est traduit en plus de vingt langues. La même année, il publie son deuxième roman Le corps humain traduit en français par Nathalie Bauer et édité en 2013.

Destruction massive de l’esprit et du corps humain par un corps armé

L’auteur fait monter la pression de son récit, en le composant en trois parties. Il nous emmène sur la progression de l’état d’esprit d’un groupe de soldat face à l’avant, le pendant et l’après du drame. « Ce putain d’enfer » comme le nomme un des soldats.
Dans la première partie, on fait la connaissance du troisième peloton de la 66ème compagnie qui a pour nom de bataille : Charlie. La base militaire FOB’Ice est située en plein milieu du désert Afghan au nord de la vallée de Gulistan. Le peloton est composé d’italiens. L’auteur nous présente les principaux protagonistes de son récit : Ieti, un jeune de 20 ans que la mère, omniprésente, couve et materne. Il n’a jamais eu de relation sexuelle et ne connaît pas vraiment la vie ; Cederna, un gars qui s’est tatoué le premier vers de l’Iliade en grec sur le dos, un peu fourbe et querelleur ; Camporesi, qui voue un culte incontesté au drapeau et au vent ; Zampieri, la seule femme du groupe, démontre un certain courage et est le fantasme sexuel de Ieti ; Mitrano, la tête de turc du peloton, qui ne supporte pas les animaux rampants ; Torsu, d’une santé fragile, qui suit les consignes ; Mattioli dont il n’y a pas grand-chose à dire. Tout ce petit monde est entouré par l’adjudant René et le Colonel Ballesio et soigné si besoin est par Egitto, médecin. Ce dernier vient justement de rempiler pour échapper à un problème familial. Le peloton attend que la mission soit annoncée. Pour tuer le temps, les soldats font la chasse aux cafards qui grouillent dans la base et se font des blagues. Cederna met par exemple un serpent mort dans le lit de Mitrano. Ils Jouent à des jeux de sociétés comme Risk, un jeu de stratégie, qui consiste à faire la guerre à d’autres pays. Ils se prennent en photos. Ils communiquent par internet avec leurs familles et écoutent de la musique sur un I-Pod.
L’écrivain confronte les soldats à leurs peurs, leurs rêves et même leurs obsessions.
Il plonge ses personnages dans l’insouciance en opposant leurs distractions comme le jeu du Risk ou les photos au fait qu’ils sont exposés au danger. Le Petit prince de Saint Exupéry, qui trône sur le bureau du colonel, est un clin des plus malicieux de la part de l’auteur, qui dépeint un monde enfantin dans un monde brutal…

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La deuxième partie nous annonce la mission pour nous propulser ensuite dans le drame, « ce putain d’enfer ». « Mother bear », maman ours, sera le nom de la mission et MB le nom de code attribué pour la communication. Ils y sont, enfin ! Le colonel Ballesio leur donne des cours sur les bombes IED, on ne sait jamais… Les voilà partis mais dès le départ tout va de travers. Torsu est malade, une mine les arrête, un véhicule s’enlise et la colonne redémarre. Un énorme troupeau de moutons apparaît et la catastrophe du même coup. Une véritable hécatombe, l’horreur dans ce qu’il y a de plus laid. La violence du conflit provoque des réactions, des traces sur l’esprit et le corps indélébiles. Ils n’oublieront jamais.
L’écrivain fait ressortir la fragilité, le désespoir, l’incompréhension et l’incohérence des personnages présents au moment du drame. Il nous fait vivre ce moment dramatique avec justesse et lucidité sans aucun voyeurisme. On est avec eux, on ressent toutes leurs émotions, on a envie de crier… Les balles sifflent à nos oreilles, le désordre de la scène se joue dans notre tête. Un grand moment d’émotions fortes…

La troisième partie sonne le retour des survivants avec leurs traumatismes psychologiques et corporels. L’auteur ne nous épargne pas le psychologue essayant de faire du mieux qu’il peut pour désamorcer les dégâts causés. Ce dernier qui fait semblant de comprendre, mais qui n’y était pas. Ces soldats survivants lui expliquent que la parole ne libère pas de tout. L’écrivain nous dépeint avec une écriture sensible les blessures, à jamais encrées en eux, morales et physiques.

Un récit de guerre très complet particulièrement réaliste

Un récit passionnant, saisissant de réalisme d’une guerre ou des jeunes gens se révèlent à eux-mêmes. Un roman bien construit où les trois parties sont d’une utilité indéniable pour mesurer pleinement les ravages d’une guerre sur le corps humain, mais aussi pour ressentir au plus profond de nous cette tension qui s’accélère au fil des pages. L’auteur nous amène vers une réflexion sur le bien-fondé des guerres quelles qu’en soient les raisons. Il nous présente l’armée comme un apprentissage du monde adulte avec ses lois, sa discipline et sa grande famille. Une famille qui ne s’agrandit pas, au contraire, elle perd ses membres en route. Un grand champ de bataille ou tout est permis. L’auteur choisit judicieusement le titre de son roman, Le corps humain,en l’opposant ainsi au corps armé. Le parallèle est bien trouvé et on ne peut pas s’empêcher de chercher instinctivement tout ce qui les opposent et les rapprochent.
Un livre ahurissant de vérité, dont parlera Paolo Giordano, ce soir à 19h30 aux Subsitances, dans le cadre des Assises Internationales du Roman, en compagnie de Kévin Powers et de Delphine Coulin sur le thème « des jeunes romanciers face à la guerre. »

Françoise Engler

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