Papa Sartre d’Ali Bader, de la philosophie existentialiste à la reconstruction d’une époque

Ali Bader est un auteur bruxellois d’origine irakienne. Il a publié onze romans depuis 2000 en langue arabe et Papa Sartre, primé plusieurs fois en langue arabe, est le premier à être traduit en français. La traductrice, May A. Mahmoud, a vécu à Paris, à Bagdad puis en Belgique où elle vit à l’heure actuelle. Docteur ès lettres sur la littérature arabe contemporaine, traductrice de Baudelaire en arabe, elle sait retranscrire la justesse d’un texte. Le style dans lequel on peut lire Papa Sartre est d’ailleurs très fin, malgré les 3-4 coquilles d’impression.

« Il faut préciser toutefois qu’il voulait philosopher pour vivre, et non l’inverse. »

L’existence de l’intrigue à questionner

Roman composé en trois parties, Papa Sartre raconte l’histoire d’un homme employé pour écrire la biographie d’Abdel-Rahman Shawkat, aussi appelé le Philosophe de Sadriya. La première partie retrace donc la commande faite à cet écrivain par deux hommes suspicieux et les différents temps de recherches auprès des personnes ayant connu Abdel-Rahman. Mais rien ne nous est alors livré sur ces découvertes. La biographie rédigée nous est offerte dans la deuxième partie qui se compose de 93 chapitres. La troisième partie répond à la première : les deux commanditaires attaquent l’écrivain pour posséder le manuscrit en premier. Bien qu’un double ait été prévu par l’auteur, le problème vient de ce qui est dit dans ce récit recomposé. En effet, l’un des deux commanditaires se trouve être un des personnages qui a fréquenté le Philosophe de Sadriya. En tant que proche d’Abdel-Raham, un passage biographique lui est destiné dans lequel il est montré dans des situations peu flatteuses parfois. De plus, ce dernier est décrit comme ayant trahi ses différents protecteurs, ce qui aurait causé la mort d’Abdel-Rahman. Cependant, cette révélation tardive a du mal à faire écho pour le lecteur qui ne s’est pas assez attardé sur ce personnage secondaire. La fin de l’ouvrage propose un nouveau cycle : après le Philosophe de Sadriya, le Structuraliste d’Al-Waziriya.
Ce récit, inscrit dans un cadre narratif clair et proposant un ancrage philosophique dès le titre, manque cependant de matière à réflexion.

« Privé des charmes et de la volupté d’une peau douce, sans le sexe et les drogues, il trouvait l’existence vaine »

9782021102659

La trivialité en guise de philosophie

« Tout le monde buvait et tout le monde avait la nausée. »

L’existentialisme est un courant philosophique qui a connu un succès en France des années 1943 à 1950. Il se base sur l’engagement, la liberté et la responsabilité individuelle dans un monde où ni Dieu, ni normes, ni valeurs morales n’existent. Cette situation implique une incertitude face à l’action et crée une angoisse existentielle, un abandon à la solitude et à la déréliction. Abdel-Rahman est quant à lui quelqu’un qui va vivre pour l’existentialisme bien qu’aucune réflexion sérieuse ne lui soit attribuée. En effet, il se revendique philosophe mais refuse d’écrire. Il prêche cependant avec le vocabulaire de Sartre, cependant les termes recouvrent une autre réalité que nous traduit son acolyte Ismaël : le néant vaut l’ivresse, la liberté c’est la prostitution et l’engagement correspond aux rendez-vous dans les bars ou les cabarets. Le récit insiste donc sur tous les événements où se déchaînent les plaisirs : amour, sexe, ivresse, etc.
Cette trivialité déconcerte mais apporte une forme d’humour qui rend le récit agréable bien que peu dynamique.

«  Elle n’était pas dupe de ce coq oriental qui, chaque fois qu’il la jetait sur le lit pour l’honorer de son humble virilité, finissait par lui déclarer, en se redressant après l’étreinte, qu’il avait éprouvé une puissante nausée »

PAPA-SARTRE-COVER

La description critique d’une époque

Présenté dans le cadre des Assises Internationales du Roman ce samedi 24 mai à 14h aux Subsistances, ce roman est l’un de ceux participant à la table ronde portant sur « Comment redonner vie à une époque ? ». Cette question revient sur la place du factuel et de l’imaginaire dans les récits, et notamment dans ceux insistant sur la description et un ancrage spatio-temporel réaliste.

« Sachez que, dans ce genre de travail, le vrai et le faux ne sont pas antinomiques. Vous n’êtes pas payé pour écrire la vérité ! »

Dans ce  récit, Ali Bader joue et montre les rouages de la fiction et de ce subtil mélange entre événements réels et ajouts fictionnels. On retrouve des liens historiques, des personnalités connues du monde français et arabe, des combats d’idée qui marquent le temps dans lequel les personnages évoluent. La première et troisième partie du récit, lorsque nous suivons le journaliste en quête de témoignages ou lors de la réception de l’œuvre, met au jour ce travail d’écrivain. L’intérêt de ce roman n’est peut-être pas dans la réflexion philosophique que suppose le titre Papa Sartre, mais plutôt dans la construction d’un récit réaliste dans une époque donnée.

 Mathilde

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