Une page de l’histoire estonienne méconnue poignante par Sofi Oksanen ! C’est le coup de cœur de Françoise Engler

Sofi Oksanen est une écrivaine finlandaise. Sa mère est estonienne et émigre en Finlande en 1970 pour fuir l’occupation soviétique et son père est finlandais. Elle est née à Jyvaskyla au centre de la Finlande et y passe sa jeunesse. Elle étudie les lettres et la dramaturgie à Helsinki. Elle se fait connaître en 2003, pour son premier roman, Les vaches de Staline, qui raconte l’histoire d’une fillette présentant des troubles de conduites alimentaires tout en parlant du statut des femmes estoniennes émigrées en Finlande. En 2005, elle publie Baby Jane qui traite des couples lesbiens en écrivant sur les liens d’amitiés et de violence qui les animent. En 2007, sa première pièce de théâtre Purge est jouée et sera la base de l’inspiration de son troisième roman éponyme, considéré par la critique comme un événement littéraire. Elle remporte de nombreux prix littéraires avec cette parution (prix Fémina étranger en 2010, prix du roman Fnac en 2010 remis pour la première fois à une œuvre étrangère, etc.) un film, réalisé par Antti Jokinen, tiré du récit de Purge et sorti en Septembre 2012.

Quand les colombes disparurent est la troisième partie de quatre romans sur l’histoire proche de l’Estonie. Sofi Oksanen est une femme très engagée politiquement dans les débats publics au sein de son pays. Elle critique haut et fort l’admiration et le soutien portés aux systèmes totalitaires de gauche en le dénonçant à travers ses écrits. Au final, il existe très peu de livres relatant ces faits historiques du XIXe siècle en les comparant avec ceux relatant l’Holocauste national socialiste.

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Les protagonistes de l’histoire

Roland défend avec acharnement le premier envahisseur, les allemands nazis, croyant fermement que les futurs occupants seront les sauveurs du pays, en mettant fin à la répression. Ce pur idéologiste ne voit rien venir et pense que la confiance entre membres d’une famille est acquise. C’est un vrai gentil dans un monde de pervers ravageurs, massacreurs, dévastateurs, etc. Un drame sentimental intervient dans sa vie de résistant. Il perd Rosalie, sa bien-aimée, dans de sombres circonstances.

Edgar démarre son histoire comme son cousin mais il comprend très vite que la chose la plus importante est sa propre vie, donc sa survie. Il épouse Juudit, sans amour véritable mais par opportunisme. Tout au long de l’histoire, il trahit, collabore, retourne sa veste au gré des régimes en place. Il change même d’identité plusieurs fois et la dernière sera pour lui un énorme palier le menant aux plus hauts postes. Une fois encore, ce changement sert ses plus vils intérêts. Juudit, la femme d’Edgar, croit en son mariage mais elle se rend compte assez rapidement que cette union est un échec et est complétement ratée. Elle tombe follement amoureuse d’un allemand et entame ouvertement une relation amoureuse. Elle ne fera pas forcément les bons choix et finit par dériver.

Quand l’idéologie et la survie s’opposent dans le monde du « marche ou crève »

Leur histoire commune relate des faits allant des années 40 jusqu’aux années 60 et décrit l’histoire successive des changements politiques. Roland et Edgar décident de déserter l’armée rouge en raison de leur totale opposition au régime bolchévique. Ils rejoignent alors les rangs des « frères de la forêt » dans la lutte pour une Estonie indépendante. De nombreux détails agrémentent l’arrivée puis l’occupation des Allemands nazis. Roland se retrouve au camp de Klooga à cause de ses activités communistes dénoncées très subtilement par son cousin qui le croit mort dans le massacre du camp. On perd sa trace pendant une bonne partie du récit. En revanche, Edgar vit très bien en épousant la cause nazie simplement par opportunité et troque son nom pour un autre à consonance allemande. Il va même jusqu’à travailler pour les services secrets allemands. Quand les russes reviennent en force au pouvoir il retrouve son principe de base : la survie. Il est pris d’une envie soudaine de savoir ce qu’est devenu son cousin dans une quête non dénuée d’intérêt personnel. Au même moment, une vraie chasse à l’homme s’engage pour traquer les anciens partisans du régime allemand afin d’en finir radicalement avec cette période tyrannique en envoyant les coupables vers un destin morbide. Un certain Pats, être crapuleux et répugnant, est chargé de rédiger un livre de propagande pour asseoir définitivement le pouvoir russe en place selon les principes du KGB. On vous laisse le soin de deviner qui se cache derrière ce personnage malfaisant. Quant à Juudit, elle navigue tant bien que mal dans le sillage de son mari et de son amant allemand. On se surprend à la plaindre et penser qu’elle n’était pas faite pour cette vie et encore moins pour un mariage aussi déplaisant.

Mais au bout du compte, qui sera le vainqueur ?

Devoir de mémoire

Ce roman, au sens propre comme au figuré, est plein de rebondissements. Ce récit se résume de manière concise car ses pages, étant toutes aussi nécessaires les unes que les autres, se tournent avec frénésie. L’auteure anime le contexte de son livre par des mots simples d’une justesse et d’une force incroyable. On s’imprègne de l’histoire bouleversante de l’Estonie en prenant de plein fouet les faits tragiques de ces occupations successives dans leurs moindres détails. Aux dires de l’écrivaine, on avance dans une épaisse forêt noire en se sentant complètement impuissant face aux différentes époques traversées. On devine, on vit les passages violents de ce livre puis au bout du tunnel, une minuscule lueur d’espoir apparaît. Ce récit est mené tambour battant et l’auteure nous interpelle, nous force à nous questionner sur notre monde actuel et la nature humaine. Toutes ces guerres sont-elles nécessaires ? L’homme est-il conscient de sa laideur ? Ses erreurs servent-elles de leçons ? La conclusion s’impose : rien ne change mais l’espoir demeure.

L’auteure nous fait partager son sentiment sur la faiblesse de l’être humain, sur le problème que pose un régime totalitaire : la trahison dans une main et la peur dans l’autre. Dans chaque homme se cache une part d’ombre qui attend son heure pour surgir au détour d’une page de vie. Si ce pays, indépendant depuis 1991, est entré dans la communauté européenne en 2004, il n’en demeure pas moins que ce peuple a subi d’effroyables préjudices et de nombreux morts. Comme le massacre du camp de Klooga où 3000 juifs estoniens, ainsi que d’anciens partisans du régime russe furent tués. « Un devoir de mémoire » que l’auteure inscrit dans notre esprit de lecteur comme une véritable émotion partagée et ressentie.

Bien que ce roman, constitue la troisième partie d’un ensemble de quatre œuvres sur l’histoire proche de l’Estonie, il se lit aisément sans forcément avoir eu besoin de lire les livres précédents.

Sophie Oksanen parlera de son roman ce soir à 18h30 et plus généralement du thème de « la trahison » lors d’un tour de table ce dimanche 25 mai aux Subsistances. 

Françoise Engler

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