Au bonheur des dames de Zola, une adaptation énergique d’un roman naturaliste

Au bonheur des dames est le titre d’un roman naturaliste qui ne se fait pas seulement l’écho des amours entre Octave Mouret (Alexis Moncorgé, nomination aux Molières 2015), jeune entrepreneur dans l’industrie du textile de luxe, et Denise Baudu (Olivia Demorge), jeune fille pure et généreuse, fraîchement arrivée de la campagne. Ce roman narre aussi l’histoire des débuts des grands magasins, celles des industriels énergiques qui écrasent les petits commerces plus conservateurs, et surtout l’histoire des débuts du capitalisme moderne. Florence Camoin (écriture et mise en scène), avec une troupe de douze comédiens, se lance le défi d’adapter ce roman de Zola au théâtre. Elle proposait donc Au bonheur des dames de Zola au Théâtre Théo Argence, le 11 mars 2016. Cette pièce, créée en 2013 par l’Atelier Théâtre de la Cité au Théâtre de Saint-Maur, sera également en représentation au festival d’Avignon cet été.

La pièce place l’intrigue dans le Paris des années 1860

Le décor nous place d’emblée à la fin du XIXe siècle, avec notamment la présence sur scène de belles machines à coudre d’antan. À ces antiquités, la mise en scène mêle aussi des éléments de décors modernes, notamment sous la forme de trois panneaux qu’on bouge au cours de la pièce, et sur lesquels sont projetés des images, comme des peintures qui renvoient de par leur structure et le coup de pinceau à l’impressionnisme. On est donc plongé dans ce siècle de progrès industriel, économique et social mais qui est surtout un siècle de renouveau artistique.
La pièce peut sembler respecter trop fidèlement le roman de Zola et on pourrait regretter que la mise en scène ne donne pas l’occasion d’actualiser la problématique des grands qui mangent les petits, qui est encore ancrée, si ce n’est dans le monde de l’entreprise d’aujourd’hui, au moins dans les mentalités. Mais cette pièce, assez ironiquement, est une adaptation qu’on pourrait qualifier de naturaliste du roman de Zola. Dans un sens, il s’agit d’une retranscription sans interprétation du livre. Et en ceci, elle fournit l’occasion d’un divertissement agréable, plus que d’une réflexion sur le monde capitaliste qui se met en place dans la dernière moitié du XIXe siècle, vu par le prisme naturaliste.
Les changements de décors sont ponctués par de la musique, qui fait le lien entre les différents tableaux scéniques. Mais on retrouve également, entre les dialogues, des intermèdes musicaux interprétés par les comédiens sur scènes, avec un accordéon.

© Elisabeth de Sauverzac
© Elisabeth de Sauverzac

Les abîmes de l’industrialisation

Le nom du grand magasin à la tête duquel se place Mouret donne son titre au roman de Zola aussi bien qu’à la pièce de Florence Camoin : Au bonheur des dames. On peut donc affirmer sans crainte que l’histoire des grands magasins en est l’un des thèmes principaux. Ceux-ci, qui se développent dans la dernière moitié du XIXe siècle, correspondent à une nouvelle façon d’acheter et de vendre. Mouret n’hésite alors pas à vendre sa soie Paris-Bonheur à perte, pour se faire un nom dans Paris, et pour générer des profits par rapport aux autres produits qu’il pourra vendre. Et cela génère une réflexion sur la consommation, car comme le dit un des protagonistes de la pièce « tout ce qui luit n’est pas d’or ».
Avec cette pièce, Florence Camoin insiste sur l’idée que la prospérité se fait au dépend des autres, et qu’à mesure qu’Octave s’enrichit, il ruine ses concurrents. Ainsi, la mise en scène n’insiste pas sur les mesures que Denise fait adopter à Octave pour l’amélioration des conditions des employés, l’accent est mis sur la ruine des petits que les grands entraînent, dans leur poursuite du profit. Cette poursuite effrénée, cette recherche constante de la rentabilité, est mise en avant par Mouret qui explique qu’il est « toujours condamné à mieux faire », car chaque grand doit constamment se mettre en risque pour rester en compétition avec ses concurrents. On note aussi que les petits commerçants, fiers, se perdent dans cette haine des grands, contrairement à Denise qui se fait l’avocate de la modernité industrielle, ils la rejettent, causant leur perte.

© Elisabeth de Sauverzac
© Elisabeth de Sauverzac

Des personnages attachants qui se font les porteparoles de valeurs contradictoires

Contrairement à la trame traditionnelle des romans de Zola, la misère n’entraine pas la pauvre Denise dans les abîmes de la turpitude morale ; elle ne sombre pas dans la prostitution pour pallier à ses difficultés financières, et ne désire pas devenir la maîtresse de son patron. Petit à petit, on découvre, loin de la masse homogène des femmes du monde, et dans l’intimité du magasin, une employée à la moralité irréprochable. Et c’est en ceci que le roman fut terriblement moderne : le beau rôle n’est pas attribué à ces dames de la haute bourgeoisie, interchangeables (ce qui est signifié dans la pièce par la grande similitude entre leurs longues robes, toutes démesurées, toutes du même blanc), mais à Denise, une pauvre petite provinciale.
La pièce met en avant l’évolution du caractère d’Octave qui ne présente tout d’abord aucune pitié pour les marchands concurrents qu’il assassine, pour les employés qu’il fait licencier dès qu’il n’en a plus besoin. Mais bientôt, son amour pour Denise se cristallise, et du « mais voyons Denise… je vous aime » lancé d’un ton léger, provoquant les rires, on passe à l’aveu de son amour profond et véritable. Pendant la première moitié de la pièce, il joue le jeu du Don Juan multipliant les conquêtes, avec son caractère inventif et imprudent, mais il tombe amoureux de Denise et fait tomber le masque. Il se soucie ensuite de ses employés, et grâce aux propositions que lui soumet Denise, améliore leurs conditions de travail.

Au bonheur des dames de Zola est donc une pièce à aller voir, si vous passez cet été au festival d’Avignon !

Adélaïde Dewavrin

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