Au TNP, Une nuit à la présidence nous réveille…

Pensant conclure un marché juteux avec un investisseur français, un président africain voit les artistes de sa réception lui opposer sa politique de corruption et les déboires d’un peuple abandonné aux mains du système financier. Avec Une nuit à la présidence, créé en 2013 et joué au Théâtre National Populaire de Villeurbanne du 27 janvier au 6 février, Jean-Louis Martinelli poursuit sa réflexion sur les rapports France/Afrique et offre une farce coup de poing, yeux dans les yeux avec le spectateur.

Une farce contemporaine

Le titre de la pièce originale de Jean-Louis Martinelli annoncerait presque quelque histoire vaudevillesque. Et c’est en tout cas sur un ressort farcesque vieux comme le genre que s’ouvre le spectacle : une dispute maritale menée tambour battant par une épouse en chair face à un mari arguant vainement de son autorité. Les intonations surjouées des comédiens exposent les archétypes de cette farce contemporaine sur les tréteaux de notre petit monde – pardon, de la mondialisation. D’autres suivront : l’investisseur français colonialiste, singeant l’exotisme, méprisant le peuple ; le financier chinois colonisant les esprits jusqu’à faire chanter très cyniquement We are the wolrd de USA for Africa en chinois…
Les rapports Afrique/Occident sont annoncés et installés comme des évidences. Et le décor dichromatique, noir et blanc, y participe, en mettant en espace un certain manichéisme d’esprit qui révèle surtout les artifices des pouvoirs.

Un « royaume » occidentalisé

Quelques néons, disposés comme des candélabres, des banquettes à la française peinent à personnaliser un décor aseptisé. Presque en huis clos, l’espace scénique laisse cependant deviner hors champ les silhouettes se profiler : une ouverture cependant bien ténue pour ce palais d’ivoire. Le couple présidentiel dénote par des silhouettes très occidentalisées : costume cravate pour lui, chapeau à plumes années 30 pour elle, et qui contrastent avec les habits discrètement locaux des musiciens. Suprématie de la satire de l’occidentalisation : le discours enflammé du président, mâtiné de promesses incongrues et inappropriées, et rythmé par l’anaphorique « Moi président ». L’absurde domine, le rire plus encore. La farce revêt alors son habit corrosif.

© Pascal Victor
© Pascal Victor

L’art comme expression populaire

Empruntant à Hamlet quelque vieille combine, Martinelli invite, au milieu de ce royaume impersonnel rendu décadent par les affaires, cinq chanteurs et musiciens, cinq voix qui vont chanter leur vérité et témoigner. Inversion du principe de tréteau, espace de jeu qui émerge de la foule, c’est l’aire de l’artiste qui tient peu à peu lieu de trône dans le palais, et assène les vérités du peuple à un pouvoir contraint par l’exigence du jeu démocratique. Les musiciens, nommés sur scène comme à la ville, apparaissent comme les seuls véritables incarnations de vérité, au point de jeter un doute sur l’approche fictive de leur témoignage. Car tour à tour, ils parlent de leur société, frontalement, par la parole ou par le chant, jusqu’à psalmodier, comme un cri indigné, le refus de la dette africaine.

Jean-Louis Martinelli brasse les maux africains : excision, corruption, viols, prostitution… en laissant parfois craindre d’enfoncer des portes ouvertes à grands coups de béliers et d’indignation facile. Ce serait bien sûr nier l’immersion de ses projets en Afrique, et le contact direct qu’il a pu établir avec son sujet. Véritable farce contemporaine, au sens engagé du terme, Une nuit à la présidence, dégagée de certains passages peut-être trop moralisateurs ou versés dans la justification maladroite, apporte sur le défi africain une réflexion nécessaire, à laquelle le chant donne une force précieuse et juste.

« Peuple déshérité, soulève-toi. Refuse l’aide qui ne t’aide pas à te passer de l’aide ».

Yves Desvigne


En résonance de cette pièce, le TNP propose :

– Un concert-rencontre avec Bil Aka Kora, musicien, et les comédiens de la pièce, le mardi 3 février à 12h30 à la médiathèque de Vaise

– Une conférence sur le thème de « L’Afrique en mouvement » à L’université Lumière Lyon 2, campus quai Claude-Bernard à 18h30 le lundi 2 février. Elle sera animée par Moïse Touré, metteur en scène des Inachevés / Académie des savoirs et des pratiques artistiques partagées qui acceuillera Julien Bondaz, maître de conférences en anthropologie, les comédiens Odile Sankara et Moussa Sanon et Soley Lawson Drackey, documentariste.

– Une conférence-rencontre philosophique le mardi 3 février au TNP, dans la Salle Jean Bouise, de 18h à 20h, intitulée « Théâtre et politique : Quel rapport à l’autorité ? » avec Moïse Touré et Odile Sankara, animée par Guillaume Carron, agrégé et docteur en philosophie.

Une pensée sur “Au TNP, Une nuit à la présidence nous réveille…

  • 8 février 2015 à 23 h 28 min
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    Je regrette énormément de ne pas avoir pu voir cette pièce, ni « terre rouge », qui était présentée dans le même cycle, que « une nuit à la présidence » au tnp.
    Par contre, la conférence « l’Afrique en mouvement » était vraiment intéressante, enrichissante! Dommage qu’il n’y ait pas eu plus de monde…

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