Aux confins du réel : Is there life on mars ?

La Compagnie What’s Up présente dans le cadre du Festival Off d’Avignon Is there life on mars ? du 6 au 26 juillet à 15h au Théâtre des Doms. Héloïse Meire, metteure en scène et Cécile Hupin, scénographe, fondatrices de la compagnie, ont comme intérêt commun la recherche sonore et visuelle dans leurs spectacles et un goût pour réaliser des projets artistiques en partant de rencontres avec des personnes d’horizons multiples. Is there life on mars ? s’interroge sur les troubles autistiques et sur la possibilité d’être au monde d’une autre façon. Un spectacle comme une bulle contenant un tout autre univers.

Un théâtre documentaire

436426_e63348da60f448c5a2e38588f9afa3bf~mv2Is there life on Mars ? est l’aboutissement de deux ans d’interviews et de rencontres menées par Héloïse Meire auprès de personnes avec autisme et de leur entourage. Le matériau de ces conversations est sublimé mais aussi réutilisé de manière brute sur scène. Le spectacle dit la difficulté de mettre des mots sur l’autisme et même pour un médecin d’annoncer le diagnostique. La Compagnie What’s Up prend le parti de non seulement mettre des mots, mais aussi des images, des sons, d’utiliser une pluralité de modes d’expressions artistiques pour illustrer ce sujet encore très peu mis en lumière. Ce théâtre documentaire tente une entrée visuelle et sensorielle dans les univers des personnes autistes. Sur le plateau, une dissonance est créée avec la réalité telle qu’on la conçoit. Les comédiens jouent dans deux espaces temps. Le premier est l’espace de la radio. Avec leurs casques audio sur la tête, ils écoutent les témoignages orignaux et les retransmettent instantanément. À distance de l’incarnation, ils gardent une certaine spontanéité, pour livrer les mots des personnes interviewées au plus proche de l’émotion initiale. Le format radio ancre l’aspect documentaire du projet, les comédiens sont vêtus de noir. Incolores, ils se laissent traversés par les témoignages, ils sont en positions de médiateur. La couleur fait irruption dans l’espace onirique, celui qui figure l’imaginaire lié à l’autisme. Le quotidien des personnes autistes n’est pas montré comme il pourrait l’être dans tout autre documentaire, il est simplement décrit. La relation que tissent les proches avec l’enfant, l’ami, le frère autiste ou ce que l’autiste construit comme relation avec les personnes qui l’entourent n’est pas représenté. Le choix est celui de se mettre du côté de la création. À chaque touche de couleur dans la scénographie, les lumières ou les costumes, c’est un coup de pinceau qui tente de saisir la dimension mentale, les représentations d’une même réalité à travers un autre prisme. Les deux plans, celui de la radio et celui de l’imaginaire s’alternent et nous emmènent dans un drôle de lieu, dans un voyage à la découverte d’une intelligence peu commune.

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Le décalage comme art de vie

Les personnes autistes qu’Héloïse Meire a rencontrées se décrivent souvent comme des martiens qui observeraient notre société d’un regard avec les codes d’une autre planète. C’est ce point de bascule entre une réalité et plusieurs perceptions qui permet de nous interroger sur notre rapport au monde. Sur scène, la Compagnie What’s Up déconstruit les normes en créant des tableaux abstraits. La grande armoire, élément central de la scénographie, à la fois boite à jeu et vitrine muséale, est le lieu de ce retournement de la réalité. Divisée en plusieurs compartiments qui donnent à voir de micro-univers dans des installations surréalistes comme autant de tentatives de saisir le monde tel qu’il peut être vu, aux confins de notre conception du réel. Héloïse Meire explore les univers autistiques et ce qui recoupe avec notre réalité, comme on explorerait un univers artistique. La représentation, les images, les mots participent à l’établissement d’un langage commun se détachant de l’acception habituelle et générant un échange. L’autisme et l’art sont abordés en tant que moyens d’expression qui dialoguent sur la manière d’être au monde de manière différente. En jouant de la déformation de la réalité, sur l’aspect des règles dérisoires qui régissent habituellement les échanges en société. Le tableau des transports en commun est particulièrement réussi. Les comédiens sont sur le sol, leur image est projetée sur la grande armoire qui se fait écran. Ils sont comme assis dans le métro, les gestes des uns et des autres tendent à s’imiter, à créer une cohérence globale et inconsciente entre les individus en présence. Sur la droite, le comédien qui figure une personne autiste ne parvenant pas à investir le même comportement social, observant, étant certainement le plus conscient de ce qui se joue à ce moment là dans cette rame de métro. Après quelques tentatives il se laisse happer par un geste qui le fait progressivement s’envoler au-dessus des passagers. Dans une image forte et poétique est décrite la dissonance et nous tend le miroir de nos habitus. Les différents univers développés pendant le spectacle, qu’ils soient sonores ou visuels, participent à traduire l’hypersensibilité des personnes avec autisme.
C’est un travail fin, intéressant, touchant et d’une belle poésie qui nous est présenté avec Is there life on Mars ?. Une belle ouverture vers des mondes insoupçonnés !

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Finalement l’être humain est très divers ; comment pourrait-on dire qu’une des formes de l’existence humaine serait inférieure à d’autres ou seraient moins intéressantes ? À titre personnel je passe d’excellents moments quand je rencontre des gens autistes.
(Joseph Schovanec, 34 ans, philosophe avec autisme, dans une rencontre avec la metteure en scène)

 

Anaïs Mottet

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