Avec Frostless Belt, la ceinture hollywoodienne ne vous laisse pas de glace

Si vous ne savez pas quoi faire ce vendredi 27 février 2015 au soir, nous vous conseillons vivement de vous rendre au Jack Jack de Bron pour découvrir la nouvelle création de La Maison d’Elliot, Frostless Belt. Son auteur, Vladimir Lifschutz, nous confiait dans une interview exclusive vouloir faire « une pièce musicale et cinématographique ». Chose promise, chose due. On se croirait au cinéma dans cette mise en scène de Juliette Paire et de Vladimir Lifschutz.

Que signifie Frostless Belt ?

« Frostless belt » est le terme qui désignait la Californie avant qu’Hollywood n’en devienne son symbole. Cette expression signifie « la ceinture sans gel », cet état se baptisait ainsi en raison de son climat tempéré qui faisait qu’il ne gelait jamais (ou presque). Au début du XXème siècle, cette « ceinture » est devenue l’eldorado des producteurs de cinéma. Cette ruée vers le cinématographe est représentée par Carl Laemmle, un tout jeune producteur qui en 1910 décide de s’installer à Los Angeles, et plus particulièrement à Hollywood, afin de développer l’un des futurs plus grands studios de cinéma du monde.

Hollywood en 1910

Cette installation n’est pas facile. Dans son entreprise, Carl Laemmle, joué avec brio par Lucas Margolliet se retrouve confronté à Thomas Edison qui se prétend l’inventeur du cinématographe et envisage de taxer tous les utilisateurs de ces machines. Cet homme puissant projette plusieurs tentatives d’intimidation auprès de Carl Laemmle et cette pièce nous montre la résistance de cet homme face aux menaces de la trust d’Edison et combien ces événements auront une influence sur son parcours de producteur.
Les menaces commencent dès son premier voyage pour la côté ouest et nous plongent immédiatement dans cette fiction historique. Historique car Thomas Edison, Charles Spencer, le secrétaire de Carl Laemmle ont tous existé et contribué à la création du cinéma tel qu’on le connaît et fictive car les autres personnages sont inventés mais une chose est sûre, ce mélange donne encore plus de corps à cette histoire du cinéma américain au théâtre.

Une pièce cinématographique

Cette pièce raconte la véritable histoire du cinéma à travers une fiction cinématographique adaptée au théâtre. Et là réside le tour de force, Vladimir Lifschutz et Juliette Paire ont réussi à transposer l’histoire du cinéma au théâtre mais surtout le cinéma au théâtre !
Si parfois les décors sont minimalistes ou incompréhensible, force est de constater que tous les éléments de décor sont exploités fort justement. On voit des bobines de pellicules étendues sur le sol et le cinématographe pour représenter le studio de tournage, les dossiers et scénarii qui symbolisent le bureau du producteur. Le fait que le bureau et le plateau de tournage soient « bordélisés » rappelle que l’on assiste à la naissance de cet art et d’un studio. Lorsqu’on veut mêler cinéma et théâtre, on a tendance à vouloir surutiliser la vidéo. Ici la vidéo n’est que partiellement utilisée et toujours à bon escient. On notera juste que le décor qui défile derrière le wagon est un peu court et que l’on remarque assez vite qu’il tourne boucle mais à part-ça, rien à dire sur ce décor en deux parties.
Ces deux parties témoignent également de l’esthétique cinématographique de la pièce. En effet, ici pas ou peu de changement de décor, le décor du bureau affronte le décor du plateau de tournage. L’un à côté de l’autre, ils s’affrontent et se répondent. On reconnaît l’affrontement entre le réalisateur passionné et mégalomane, interprété par un excellent Andrés Bocanegra, et le producteur beaucoup plus réaliste et lucide.
De même, deux scènes se jouent en même temps et se répondent. D’un côté, Charles Spencer essaie de licencier l’actrice Emmanuelle Chevalier, de l’autre Carl se querelle avec son réalisateur David Milton Andrews. Les deux scènes sont jouées simultanément avec un focus sur l’une puis sur l’autre. La simultanéité des deux scènes montre le côté audacieux qu’ont voulu insuffler les metteurs en scène ainsi que l’exigence de qualité.
Cette qualité artistique se traduit par l’écriture de Vladimir Lifschutz, qui après plusieurs comédies se frotte avec succès au drame historique. Si son personnage David Milton Andrews souhaite réconcilier son amie qui va au cinéma pour pleurer avec celle qui y va pour rire, Vladimir Lifschutz ne s’en prive pas en nous émouvant et nous faisant rire grâce à une histoire bouleversante et quelques répliques cinglantes et hilarantes bien senties et servies par des comédiens qui ont bien raison de se professionnaliser car pétris de talents.
Comme le cinéma serait incomplet sans musique, cette pièce aurait du mal à exister sans la musique jouée en live par Kévin Bardin au piano et Pierre Villenave au violoncelle. Leur travail est excessivement intéressant car ils cherchent le thème qui sera l’emblème du studio et en même temps font vivre les propos des acteurs lors des tournages. La musique en plus de servir d’intermède entre les scènes, s’ajoute aux propos des comédiens pour les rythmer et les accompagner comme la musique dans les salles de cinéma à l’époque où le cinéma était encore muet. Pour les cinéphiles, les musiques seront forcément évocatrices et sauront faire réfléchir le spectateur initié.

Cette pièce didactique, émouvante, drôle, musicale, cinématographique ne rate pas son but en nous proposant un florilège un drame historique rassemblant toutes les caractéristiques du cinéma et du théâtre. Cette pièce réconcilie les arts et emporte le spectateur pour un voyage passionnant dans le temps.
Pour ceux qui n’auraient pas la chance de voir la pièce ce vendredi 27 février, une session de rattrapage sera proposé lors du festival Coup de Théâtre qui aura lieu les 24 et 25 avril à l’université Lumière Lyon 2 sur le campus de Bron à l’Amphi Culturel.

Jérémy Engler

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