Avec les sorcières de Spence, préparez à vous trembler pour le coup de cœur de Korra

Libba Bray a connu un franc succès aux Etats-Unis avec ce livre qui une fois arrivé en France en 2005, a été affublé d’une horrible couverture, ce qui explique que le succès n’ait pas été au rendez-vous.
Pourtant, tous les bons ingrédients étaient réunis : une histoire intéressante, pleine de suspense, de révélations inattendues… Bref, un livre génial. Il est connu en France sous ce nom des sorcières de Spence, Tome 1 L’œil du destin ; et aux Etats-Unis sous celui de A Great And Terrible Beauty. Je vous laisse apprécier la différence de traduction.

Un incipit saisissant

Les sorcières de Spence (je ne m’habituerai jamais à ce titre…) nous conte l’histoire d’une jeune fille, Gemma Doyle, qui vit en Inde avec ses parents et son frère. Un beau jour, alors que sa mère et elle font le marché de Bombay, un homme s’approche de sa mère et lui fait passer un message mystérieux, traitant d’une fameuse Circe. Contre toute attente la mère de Gemma panique et lui ordonne de rentrer à la maison. En bonne adolescente rebelle Gemma ne lui obéit pas et veut découvrir ce qu’elle cache. Ce qu’il advient alors change à jamais la vie de Gemma : pendant qu’elle recherche sa mère dans Bombay, elle est assaillie de visions dans lesquelles elle la voit être poursuivie par un monstre. Gemma prie intérieurement pour que sa mère lui échappe, mais alors qu’elle est coincée dans une ruelle, sans possibilité de fuite, la mère de Gemma sort un poignard pour se défendre. Du moins, c’est ce que Gemma croit. En vérité, sa mère retourne le poignard contre elle et se suicide.
Plutôt surprenant comme incipit n’est-ce pas ? Voici donc notre héroïne Gemma qui vient de perdre sa mère. Son père, mort de chagrin, l’envoie en Angleterre pour parfaire son éducation, à l’Académie Spence. C’est ici que les choses deviennent très intéressantes. Gemma se lie tant bien que mal d’amitié avec Anne, sa colocataire boursière et pas très jolie, que toutes les jeunes filles dédaignent, Felicity, la jeune fille la plus riche et la plus populaire de l’école, et sa meilleure amie Pippa, la plus jolie des jeunes filles de Spence. C’est à travers ces quatre jeunes filles très différentes que nous appréhendons la vie à Spence : l’une est intelligente (Anne), l’une est courageuse (Felicity), la troisième est belle (Pippa) et la quatrième est spéciale. En effet, lorsque Felicity donne un adjectif qualificatif à chacune d’elle, elle dit que Gemma est spéciale, et pour cause, elle est harcelée par le souvenir de la mort de sa mère.
Que lui est-il arrivé ? Qu’est-ce que c’était que ce monstre ? Pourquoi la mère de Gemma ne s’était-elle pas battu contre lui ? Tant de questions qui restent sans réponse, et ce n’est pas à Spence que Gemma va les trouver.

Un regard moderne sur la société de la fin du XIXe siècle

A great and terrible beautyAvec l’Académie Spence, Libba Bray nous dépeint le quotidien de ses jeunes filles qui doivent être formatées selon un certain idéal avant d’être récupérées par leurs parents et mariées. Attention, Libba Bray ne cherche pas à nous faire pleurer pour ces malheureuses jeunes filles, la réalité qu’elle dépeint est à la fois fidèle et critique. Ces jeunes filles ne doivent pas trop manger, mais avoir des rondeurs, elles ne peuvent lire que certains romans, et bien sûr interdiction de boire de l’alcool. Gemma et ses amies veulent fuir cette réalité qui les emprisonnent dans une cage dorée, elles se retrouvent le soir et discutent en buvant un peu du vin du prêtre et en mangeant du chocolat. Rien de bien choquant pour nous, mais à l’époque, c’était une grosse infraction au code de conduite. Gemma, Anne, Felicity et Pippa adoptent un regard très moderne sur leur époque, et donc très critique. Cette scène en particulier est restée gravée dans notre mémoire : un jour lors d’un cours de peinture sur les natures mortes, Felicity démontre l’insignifiance de cette leçon. Sans entrer dans des débats artistiques (parce que d’un point de vue artistique, les natures mortes sont les tableaux les plus difficiles à réaliser), Felicity explique que ses camarades et elle ne devraient pas observer la nature mourir, elles devraient interagir avec elle, avec le monde réel, et Felicity s’avance, saisit la pomme et la croque. Ce roman est plein d’allusions mythologiques qui apportent des réflexions variées sur le réel et l’iréel.

Une frontière entre réel et irréel qui s’amenuise

Gemma fait la découverte d’un journal intime écrit pas une ancienne étudiante de Spence : Mary Dowd. Elle décrit la même vie que Gemma, les mêmes incertitudes, et la jeune fille ne tarde pas à se sentir proche de cette mystérieuse Mary Dowd. Cette dernière explique qu’avec ses amies elles ont formé un Ordre dont elles sont les Membres, et grâce auquel elles peuvent créer un portail vers un autre monde. Gemma, Anne, Felicity et Pippa recréent l’Ordre lors de l’une de leurs soirées pour s’amuser, mais très vite Gemma découvre qu’elle a le pouvoir d’ouvrir ce portail. Ensemble elles voyagent vers un monde onirique, une sorte de paradis perdu, qui a une vague ressemblance avec le monde des enfers d’Hadès. A la fois attirant et repoussant, ce monde est dangereux : si l’une d’elle mange l’un des fruits de ce monde, elle ne pourra jamais revenir dans le monde réel. En clair, elle mourra.
Inconscientes du danger, les amies profitent de ce monde qui réalise leurs souhaits les plus chers, par exemple Anne devient belle et Felicity apprend à chasser avec un arc, de cette façon elle estime ne plus jamais dépendre de personne. Les choses ne tardent pas à se gâter dans ce paradis qui ressemble plus à l’Enfer, mais nous en avons déjà trop dit. Surtout que Mary Dowd et ses amies de l’Ordre ont fini par périr dans un incendie qui a ravagé Spence…
Ce roman nous offre un point de vue original et dévoile des aspects de la vie de l’époque que nous ne connaissions pas. Critique mais fidèle, il pousse à se poser des questions sur l’évolution de la société. Les quatre héroïnes ressemblent plus à des jeunes filles de notre époque que de la leur, elles ont des idées modernes et remettent en question la société dans laquelle elles doivent évoluer et dans laquelle la plupart des jeunes filles, impuissantes, sont contraintes d’accepter le choix de leurs parents, comme la douce et innocente Pippa doit accepter d’épouser un homme beaucoup trop vieux pour elle qui rêve du prince charmant.
L’histoire est prenante, intéressante, pleine de rebondissements. On s’attache assez vite au personnage de Gemma qui découvre Spence en même temps que nous.
L’écriture est très belle ! Des phrases entraînantes, fluides, un véritable plaisir à lire, surtout quand on remarque qu’aujourd’hui les traductions sont bâclées et bourrées de fautes d’orthographe. La dernière phrase du roman a un impact particulièrement important sur le lecteur. Quelle fin ! Ce roman a donc tout pour lui, à part cette horrible couverture.

Pour finir nous tenons à vous faire lire le résumé de l’œuvre, sur le verso de l’ouvrage :

« Qu’est-ce qui te fait peur ? Qu’est-ce qui fait se dresser les poils de tes bras, transpirer la paume de tes mains, qu’est-ce qui emprisonne ton souffle dans ta poitrine comme un animal sauvage ? Est-ce l’obscurité ? La mémoire furtive d’une histoire du soir, de fantômes, de lutins et de sorcières se cachant dans l’ombre ? Est-ce la façon dont le vent se lève avant une tempête ? Ou est-ce quelque chose de plus profond, quelque chose de plus effrayant, un monstre très loin ? Si tu veux bien écouter, je vais te raconter une histoire. Je vais te raconter l’histoire de comment nous nous sommes retrouvés dans un royaume où les rêves se forment, où la destinée est choisie, où la magie est aussi réelle que tes empreintes dans la neige. Je vais te raconter comment nous avons ouvert la boîte de Pandore, goûté la liberté, entaché nos âmes par le choix et le sang, et déchaîné une telle horreur sur le monde qu’elle a détruit son ordre le plus cher. Ces pages sont une confession de tout ce qui a conduit à cette aube grise et froide. Ce qui va arriver désormais, je ne peux le dire. »

Comment ne pas lire le livre avec un résumé pareil ?

Korra

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