Quelle aventure ! L’Odyssée à vapeur de la Compagnie Halte

Venez découvrir une adaptation décoiffante de l’Odyssée au théâtre du Chapeau d’Ébène pendant le festival off d’Avignon. L’épopée antique d’Ulysse est transposée à l’époque de la révolution industrielle, au plein milieu du XIXème siècle. Cette Odyssée à vapeur de la Compagnie Halte, drôle et intelligente, vaut vraiment le détour !

Une poésie pour l’industrie

© Compagnie Halte
© Compagnie Halte

L’univers magique convoqué par Homère dans le texte original est toujours bien présent, et ne semble pas antithétique à l’ère industrielle. Cyclopes et magiciennes ne disparaissent pas avec l’invention de la machine à vapeur ! Dans un décor vraiment magnifique, qui à lui seul mériterait que vous vous déplaciez, Ulysse et ses compagnons sont en route pour Ithaque. Mais le trajet n’est pas sans obstacle, et il lui faudra attendre une dizaine d’années avant de revoir son pays natal. Ce spectacle musical, avec ses chansons entraînantes et poétiques, se réfère donc à Homère sur le fond, puisque l’histoire d’Ulysse est reprise dans ses grandes lignes, mais aussi dans la forme, puisque des passages musicaux ponctuent le jeu des acteurs. On se rappelle que le Poète était souvent représenté une lyre à la main, et que l’Odyssée est divisée en « chants ». Ces chansons, entraînantes, semblent jalonner la vie des matelots à bord. Barbara Galtier chante particulièrement bien, et, quand elle incarne la magicienne Circé qui retient Ulysse pendant un an, sa voix est presque envoûtante… Tous les épisodes musicaux sont introduits subtilement, ont du sens, et dynamisent une pièce est de toute façon très énergique !
Cette mise en scène de Grégoire Béranger esquisse un parallèle entre Homère, le premier poète occidental, et Ulysse, son héros, qui est ici, un « inventeur génial », comme il se plaît à le rappeler sans cesse. Cet homme, qui a imaginé la ruse du cheval de Troie, est en effet le personnage principal de l’Odyssée, dont le premier chant commence par ces mots : « Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif »1 . Faire d’Ulysse l’inventeur de la machine à vapeur n’est donc en aucun cas une trahison de Homère. Grégoire Béranger fait coïncider l’oeuvre qui marque le début de la littérature européenne avec l’invention technologique qui a fait basculer le monde dans l’âge industriel. Le metteur en scène donc réussit à allier deux arts qui, dans notre monde contemporain, sont souvent jugés contradictoires, et nous fait voir les beaux côtés de l’industrie. La pièce manie également sur l’autodérision, puisque les jeux avec la langue sont fréquents, et que le narrateur, qui n’intervient que ponctuellement, semble toujours à la recherche de la bonne façon de parler. L’Odyssée à Vapeur devient donc également un texte méta-littéraire, c’est-à-dire que son auteur s’interroge sur le fonctionnement de la langue et son évolution.

De l’épopée à la Satire ?

Mais ce texte est modernisé, et Ulysse est oublié au profit des marins qui sont sous ses ordres. Le personnage est transformé – ce n’est plus le héros qu’Homère nous présentait, mais un homme qui ne choisira pas toujours noblement. Le beau rôle est donné aux matelots, qui prévoient les malheurs dans lesquels Ulysse se jette immanquablement, et qu’on ne remercie pas nécessairement pour les risques qu’ils sont obligés de prendre. Puisque le contexte est celui de la révolution industrielle, cette sorte d’hommage aux marins immémorés devient un salut à la main-d’oeuvre, aux ouvriers, aux petites mains qui ne sont jamais au centre de l’Histoire. D’ailleurs, Ulysse est un objet de ridicule, puisque personne n’arrive à prononcer son nom correctement.
Mais L’Odyssée à vapeur est surtout une pièce amusante et décoiffante, durant laquelle vous rirez aussi franchement que vous voyagerez !

Le groupe de comédiens qui présente ce spectacle est décidément très talentueux, et défend un texte drôle et fin, ponctué d’épisodes vraiment drôles. Il plaira beaucoup aux enfants, parce qu’il est amusant et pas compliqué. Mais la compagnie convoque devant nous un univers poétique, symbolique et fin, qui intéressera aussi les adultes !

Adélaïde Dewavrin


1L’Odyssée, Chant I, traduction de Philippe Jaccottet

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