Ce que nous avons perdu dans le feu ? La fin !

Mariana Enriquez est une auteure argentine, éditrice de Radar, un supplément au journal Pagina/12, ce qui lui permet de se tenir informée des nouvelles du monde et des différents faits divers qui se déroulent à Buenos Aires. Invitée par la Villa Gillet et Le Monde aux Assises Internationales du Roman 2017 de Lyon pour une table ronde sur « La couleur des sentiments » le mardi 30 mai à 19h aux Subsistances, elle présentera son premier ouvrage traduit en français, Ce que nous avons perdu dans le feu, un recueil de douze nouvelles.

De la misère sociale argentine surgit le fantastique

CoverSi pour des touristes, Buenos Aires représente une destination attractive, la vie n’y est pas toujours rose comme nous le montre les différentes nouvelles. À l’exception de deux nouvelles, toutes se déroulent dans la capitale, et si elles ne s’y déroulent pas, les personnages, eux, en viennent. Deux nouvelles mettent en scène les bidonvilles et les problèmes qui y sont liés, que ce soit le côté « dépotoir » ou le côté dangereux et inquiétant de ses habitants. Toutefois, on ne tombe pas dans le misérabilisme, les descriptions sont très réalistes mais pas pathétiques. La plupart des nouvelles met en lumière les travers de la société argentine et notamment une jeunesse consommatrice de drogues dont les rêves sont désabusés. On découvre une nouvelle culture, les traditions locales, quelques légendes urbaines, ce livre nous offre un véritable voyage au cœur de l’Argentine moderne et quelque peu décadente.

L’autre point commun des nouvelles est leur registre. Imprégné des déceptions des protagonistes, le fantastique s’empare des nouvelles avec plus ou moins de réussite. Certaines nouvelles flirtent entre la réalité et le rêve, alors que d’autres nous montrent des situations à la limite du surnaturel, tandis que certaines jouent sur la folie latente et « l’inquiétante étrangeté » freudienne des personnages. Aucun narrateur n’est omniscient afin que tout tourne autour des protagonistes et de ce qu’ils voient ou ressentent pour amplifier le suspense et renforcer l’atmosphère dérangeante, c’est pourquoi la majorité des textes sont écrits à la première personne.

Textes inégaux et fins sans grand intérêt

Tous les textes, à l’exception d’un seul, mettent en scène un protagoniste féminin, probablement car l’auteure est une femme et que la représentation qu’on a des femmes permet de rendre les aventures plus dramatiques. Si la peur est présente – et à raison – elles ne sont pourtant pas montrées comme faibles, bien au contraire. Toutefois, le risque avec un recueil de nouvelles est l’inégalité entre les textes. Si cinq textes sortent vraiment du lot, certains sont fades et la fin manque de saveur. Si Mariana Enriquez a réellement un talent pour développer un univers et retranscrire une ambiance, elle gère moins les fins qui, pour laisser une part de mystère, ouvrent beaucoup trop la porte nous faisant nous demander quel est l’intérêt de cette fin voire du texte… L’exemple de la « Toile d’Araignée » est révélateur : dans cette histoire, un couple rend visite à la famille d’une femme près du Paraguay et on découvre que ce couple ne s’aime plus et que c’est difficile entre eux. Tout le texte nous montre les différends qu’ils ont pour terminer sur le fait que le mari disparaît suite à la soirée de trop. A-t-il été kidnappé ? tué ? A-t-il quitté sa femme définitivement ? On n’en sait rien. Rien ne nous indique rien. On est livré à nous-mêmes sans élément pour tenter de résoudre l’intrigue. Si toutes les réponses ne doivent pas forcément être apportées par la fin, il faut tout de même qu’elle suscite un minimum d’intérêt chez le lecteur pour lui donner envie de s’intéresser au devenir des personnages ; si la fin est trop brutale et mal préparée, elle tombe à plat et on reste sur un goût d’inachevé. C’est un problème récurrent de cet ouvrage, on termine les nouvelles en se demandant où voulait en venir l’autrice. Il n’y a pas vraiment de morale, les fins sont tellement ouvertes qu’on n’a même pas envie de chercher ou de comprendre tant cela paraît déconnecté. Et c’est dommage car la frustration domine la lecture alors que les nouvelles bénéficient de véritables qualités littéraires. Heureusement, certaines nouvelles sont très réussies et font plus que nous livrer une vision pessimiste de l’Argentine.

« L’enfant sale » traite du problème des sans-abris dans les bidonvilles et notamment du sort réservé aux enfants, le tout à travers les yeux d’une femme qui idéalise un peu trop ce bidonville. « Les années intoxiquées » nous livre une histoire sous la forme d’un journal reprenant les années marquantes de la vie de la narratrice et sa jeunesse baignée par la drogue et le refus « des mecs » pour se conclure par un véritable drame ! « La maison d’Adela » nous fait voyager aux portes du surnaturel et de la mort dans un style époustouflant. « Le patio du voisin » est probablement la nouvelle la plus effrayante et ferait un très bon court-métrage. Ici, une ancienne assistante sociale dépressive erre entre le rêve et la réalité avant d’être rattrapée par cette dernière et de comprendre que la curiosité est un vilain défaut… « Vert rouge orangé » aborde le problème des hikikomori (thème du spectacle éponyme de Joris Mathieu, dont la critique est disponible sur notre site), ces jeunes adolescents qui refusent de sortir de leur chambre et s’enferment dans un monde virtuel déconnecté de la réalité. Enfin « Ce que nous avons perdu dans le feu » s’attarde sur le problème des violences faites aux femmes et notamment aux agressions conjugales provoquant des brûlures. On y voit la solidarité des femmes maltraitées et des femmes en général qui n’hésitent pas s’immoler pour la cause… De nombreux thèmes sociétaux sont traités à travers le prisme de la jeunesse pour renforcer le contraste entre l’innocence et la dureté de ce que vivent les personnages.

Au final, les nouvelles dénoncent certaines situations courantes en Argentine et le malaise qu’elles entraînent grâce au registre fantastique. Il est dommage que parfois la fin ne soit pas à la hauteur de l’ambition du texte qui est bien souvent d’une grande qualité littéraire.

 

Jérémy Engler

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