La baie des anges, lieu de souvenirs et de folie

Le 11, Théâtre Gilgamesh Belleville accueille du 6 au 28 juillet 2017, dans le cadre du festival Off d’Avignon, le spectacle La Baie des anges, écrit par Serge Valetti et mis en scène par Hovnatan Avedikian avec David Ayala, Josephine Garreau et Nicolas Rappo. Dans une ambiance très cinématographique, La Baie des anges nous plonge dans un thriller particulièrement déroutant.

Une écriture en fragments

© Julien Benhamou1
© Julien Benhamou

La baie des anges ou plutôt « the Angels’bay » nous montre les répétitions d’un spectacle créé pour raconter l’histoire de la mort du meilleur ami de Gérard qui s’est suicidé le jour où il avait atteint l’âge exact de sa mère quand elle est morte. Cette pièce est inspirée de la réelle histoire du producteur, Faramarz Khalaj qui a vu un de ses amis commettre cet acte dans les mêmes circonstances. Il a demandé à Serge Valetti d’utiliser ce tragique événement pour écrire un texte qui laisserait la trace de cette douleur, de cette perte, mais sans forcément chercher à le justifier ou à l’expliquer. Cette pièce ne donne pas de leçons, elle montre juste les conséquences de la souffrance liée à la perte d’un être cher.
À partir de ce fragment de vie, l’auteur en constitue une multitude qui s’imbrique dans un ordre chronologique du point de vue du spectacle joué, mais totalement décousu du point de vue de la chronologie des faits racontés… Si cette phrase vous semble difficile à comprendre c’est normal… la pièce ne fait rien pour nous simplifier la vie, bien au contraire !
La pièce nous montre un metteur en scène qui cherche à monter un spectacle sans commencer par le début. Donc on assiste aux répétitions, aux réflexions sur la meilleure façon de représenter telle ou telle chose sans savoir quel est le sujet de l’histoire. En effet, les personnages le sachant, ils n’ont pas besoin de le dire. Nous sommes complètement extérieurs à l’action, et il n’y a pas point d’apartés ou de scène d’exposition qui nous présenterait l’intrigue ou même le nom des personnages qu’on découvrira beaucoup plus tard. On est déstabilisé par ce début in medias res et on cherche à comprendre ce qui se passe, quel est le propos de la pièce qui est jouée, mais très vite, on comprend que l’intérêt est ailleurs. L’arrivée d’une comédienne va bouleverser l’équilibre entre les personnages et briser le quatrième mur pour les personnages. Eux-mêmes ne savent plus où ils en sont dans l’histoire qu’ils sont censés jouer, car ils n’en comprennent pas le sens, seul le metteur en scène semble savoir où il va. Il incarne la figure d’autorité qui petit à petit sombrera dans la démence… La structure de la pièce est basée sur l’évolution des personnages et de leurs relations et non sur l’histoire qu’ils sont supposés jouer. On passe d’un fragment d’histoire à un autre et le début du spectacle nous l’explique très bien en disant qu’il n’est pas besoin de commencer par le début. De fait, c’est normal que toutes les informations ne nous soient qu’avec parcimonie…

© Julien Benhamou
© Julien Benhamou

Une ambiance cinématographique

La pièce s’ouvre sur Gérard, incarné par un excellent David Ayala, qui entame une discussion avec Armand, joué par un très bon Nicolas Rappo, sur la façon de représenter un suicide au théâtre tout en conservant du suspens. Évidemment, leurs références les amènent vers le cinéma qui grâce au hors-champ ou au mouvement de la caméra peut suggérer une chose puis montrer son contraire ou prendre le temps de dévoiler l’horizon d’attente du spectateur. Au théâtre, cela est plus difficile à mettre en scène, d’ailleurs, ils ne représenteront pas le corps pendu du suicidé… Au final, c’est leur récit qui créera notre image du suicide et leur discours sur les possibilités du cinéma par rapport au théâtre est très intéressant et relance un vieux débat sur la qualité visuelle de l’un par rapport à l’autre. Seulement, plutôt que de nous expliquer comment créer du suspens au théâtre, ils le font, et le tout dans une atmosphère très cinématographique et notamment au niveau des costumes. Ainsi, ils réussissent à faire du cinéma avec du théâtre, le jeu d’ombres lorsque Dinah, Joséphine Garreau, se déshabille et se rhabille est très intéressant et crée un sentiment d’attente qui sera frustré, car rien ne nous sera dévoilé. La construction de l’histoire participe à la création de ce suspens sur ce qui se passe réellement dans la pièce et sur scène.

© Julien Benhamou

La baie de la folie

Ce suspens est tel que les deux comédiens qui doivent jouer les personnages de la pièce de Gérard sur son ami n’en savent pas la fin et naviguent dans le même flou que nous. Cette situation inconfortable fait naître des tensions dans l’équipe, tout comme le fait que les deux hommes flirtent avec Dinah. La jalousie attise les tensions entre le jeune Armand qui a séduit la jeune femme et Gérard qui tente l’avoir. Cristallisant les conflits, l’histoire de la pièce en devient le cœur notamment en raison du lien qui unit Dinah au défunt. La folie s’empare petit à petit de la troupe qui vit de manière un petit peu trop personnelle l’histoire du suicidé, si bien qu’à la fin on ne sait plus si on est dans la fiction ou dans la réalité… La baie des anges devient celle des déments !

Bien que déroutante et complexe, l’intrigue de Serge Valetti est vraiment intéressante et les réflexions sur le théâtre et le cinéma sont assez pertinentes. Le fait d’assister aux répétitions d’une pièce fait de cette mise en abîme une pièce où « l’inquiétante étrangeté » chère à Freud brise les murs.

Jérémy Engler

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