Baissez-vous et ramassez La Clé USB

Le 5 septembre 2019, le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, est publié aux Éditions de Minuit. Ce titre ne peut que laisser le.la lecteur.trice circonspect.e : comment un objet si petit, si incroyablement banal, peut-il être au centre d’un roman ? En est-il d’ailleurs véritablement le centre ? Lisez-nous, vous le comprendrez peut-être…

 

La Clé USB (c) Les Editions de Minuit© Les Éditions de Minuit

 

« Un blanc oui. Lorsque j’y repense, cela a commencé par un blanc » (p. 9)

L’incipit du roman donne immédiatement la couleur : le blanc. Le narrateur et personnage principal nous annonce que son histoire tourne autour d’une béance, d’un vide qu’il va falloir remplir – et noircir de mots. Ce trou narratif est temporaire, il ne dure que quarante-huit heures, mais il a été en revanche volontairement aménagé par le narrateur lui-même. Sur ces inconnues s’ouvre La Clé USB, roman qui s’annonce, au moins dans un premier temps, énigmatique.

Jean Detrez est belge, divorcé et père de trois enfants, l’un issu d’un précédent mariage, et des jumeaux issus de son dernier. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Il travaille à la Commission européenne, il est spécialiste en prospective stratégique et effectue des recherches sur la technologie blockchain. Et là, nous sommes curieux.ses d’en savoir plus, ou bien complètement perdu.e.s. Jean-Philippe Toussaint nous a bien cerné.e.s et fait se lancer son personnage dans une explication de ce en quoi consistent son travail et ses recherches actuelles. Mais cette explication, relativement évasive et difficile d’accès pour qui n’y connaît strictement rien, n’est pas si déterminante que cela pour la suite du roman. Ce qui compte pour le.la lecteur.trice, mais aussi pour le narrateur-personnage, est sa rencontre avec un lobbyiste, John Stravopoulos, un homme énigmatique, qui respire le danger pour notre commissaire européen : il risque d’être accusé de corruption si on le voit en sa compagnie. Néanmoins sa curiosité est vivement piquée par ce personnage étrange, et la nôtre aussi, grâce à l’empathie que permet de mettre en place l’usage de la première personne du singulier. Nous nous identifions assez rapidement à Jean Detrez, homme somme toute assez « banal », et nous souhaitons comme lui en savoir plus sur les propositions de Stravopoulos. Il lui demande, entre autres, d’appuyer la candidature d’une entreprise bulgare qui utilise la technologie blockchain, auprès d’un comité de sélection de la Commission européenne qui souhaite aider financièrement des firmes européennes usant de cette technologie.

Et qu’en est-il dans tout cela de cette fameuse clé USB qui donne son titre au roman ? Elle arrive enfin au moment de la dernière rencontre entre Jean Detrez, John Stravopoulos, et son associé. Les deux lobbyistes proposent au narrateur de rencontrer le PDG d’une entreprise chinoise, BTPool Corporation, qui est en partenariat avec l’entreprise bulgare dont ils représentent les intérêts. Jean Detrez hésite, il sent – et nous aussi – qu’il est allé trop loin. Mais cette clé, qui tombe de la poche de Stravopoulos, va le faire changer d’avis. Elle est le catalyseur du bouleversement de l’histoire, de sa bascule vers un thriller qui va nous tenir en haleine pendant un certain temps.

 

Backdoors en série

Cette clé USB ouvre une première porte dérobée, une backdoor, dans le récit de base, puisque ce dernier passe d’une histoire de corruption à une sorte d’enquête policière. En effet, Jean Detrez trouve, parmi les différents fichiers qu’il explore, les fiches techniques d’une nouvelle « machine de minage », l’Alpha Miner 88. Il y suppose la présence d’une backdoor permettant de prendre le contrôle de chaque ordinateur relié à un exemplaire de cette machine. Alors il accepte d’aller au siège de la BTPool Corporation, à Dalian, pour mener l’enquête. À partir de là, le trou narratif commence à se remplir en même temps que la paranoïa de Jean, et des lecteurs.trices qui s’identifient à lui, grandit. Il se sent observé, suivi, traqué dans tous les lieux qu’il traverse. Ce blanc de quarante-huit heures entre son départ de Paris et le début du colloque de Tokyo auquel il participe est une mine d’angoisses en tous genres pour le personnage ; et le.la lecteur.trice, tout comme lui, pense qu’il va y rester… Le colloque à Tokyo aussi tourne au désastre : Jean Detrez, qui a perdu sa présentation suite au vol de son ordinateur, est confronté à l’impossibilité de parler et au syndrome du trou noir.

Jean-Philippe Toussaint décide alors d’ouvrir une nouvelle backdoor qui vient hacker ce qui est devenu le récit principal ; ce nouveau revirement peut aussi être plus simplement la fermeture de la backdoor ouverte par la découverte de la clé USB. Jean Detrez, encore au Japon, arrive à entrer en contact avec son frère, qui lui avait laissé un mail alarmé : « L’état de santé de papa s’est brusquement aggravé » (p. 169). Le père du narrateur travaillait lui aussi à la Commission européenne. C’était un homme dont les principales valeurs étaient le sérieux et l’honnêteté. On commence à comprendre alors que la paranoïa de Jean était certainement relié à son sentiment de culpabilité d’avoir cédé à la curiosité face aux lobbyistes qui l’avaient démarché. Il interrompt donc son voyage au Japon, et rentre à Bruxelles. La tonalité du récit change radicalement ; l’angoisse cède la place à l’émotion, à la tristesse et à la pudeur. Le blanc qui ouvrait le roman n’était donc qu’une parenthèse, qui n’aura aucune suite ; la possibilité pour le récit de verser dans le thriller ne reste, justement, qu’une possibilité qui ne sera jamais actualisée. Le.la lecteur.trice a de quoi être surpris.e par ce changement brutal, qui entraîne nécessairement pour lui le besoin de se remettre de tous les états qu’il a traversés jusqu’alors, pour se mettre à nouveau au diapason avec le narrateur à qui il est lié. C’est donc un.e lecteur.trice harassé.e, émotionnellement fragile qui lit les dernières pages du roman et qui suit la déambulation de Jean Detrez sur les lieux de son enfance jusqu’à l’appartement de ses parents, ainsi que le recueillement sur le corps de son père, allongé dans le lit conjugal. Et, au bord des larmes, le.la lecteur.trice est à nouveau surpris.e, dans les toutes dernières lignes, par le recul que prend soudain Jean sur la situation : « Plutôt que de me sentir ému, plutôt que d’être submergé par l’émotion comme je l’avais été une demi-heure plus tôt à la Plaine, je pensais simplement que c’était émouvant. Je le pensai en ces termes : « C’est, en effet, très émouvant » » (p. 190). C’est sur cette prise de distance soudaine, sur cette mise en sourdine des émotions – sans doute dans un dernier élan de pudeur face à son père – que se clôt brutalement le roman.

Jean-Philippe Toussaint a réussi à nous faire traverser des états radicalement différents, et à nous surprendre à diverses reprises en ouvrant des portes sur des récits possibles, pour ensuite les refermer et donner à son roman une fin plutôt inattendue, profondément triste. Suspendu.e.s à ses mots, nous avons eu du mal à sortir de cet état fébrile dans lequel nous a mis.es La Clé USB.

 

 

Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, Paris, Les Éditions de Minuit, 5 septembre 2019, 193 pages.

 

Article écrit par Alice Boucherie

 

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