Barbe bleue d’Amélie Nothomb : du conte au roman, le coup de coeur de Mel Teapot

Cette formule vous rappellera sans doute quelques souvenirs et quelques peurs enfantines : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Et la sœur Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie. » Amélie Nothomb, pour son 21ème roman paru en 2012, a choisi de s’inspirer du célèbre conte de Perrault La Barbe Bleue (1697). Le challenge est de taille lorsque l’on décide d’adapter et de moderniser un monument de la littérature française. Challenge ici redoublé par le changement de genre : comment passer du conte, caractérisé par le merveilleux, par une époque imaginaire, au roman, censé être plus ancré dans la réalité ?

Illustration de 1867 de Gustave Doré
Illustration de 1867 de Gustave Doré

La métamorphose réussie d’un conte en roman !

« Je préfère la colocation. Les colocatrices n’espèrent pas qu’on les épouse.
Elles habitent déjà avec vous. »

Précisons d’emblée que les amoureux et farouches défenseurs du conte traditionnel risquent d’être déçus. Amélie Nothomb ne reprend pas tous les éléments du conte initial mais s’inspire de la trame de fond – un homme fort riche souhaite avoir une femme pour partager sa vie, il lui laisse disposer de toutes les pièces de sa demeure sauf une qui lui est interdite – et réalise un Barbe Bleue des temps modernes.

L’histoire se déroule à Paris dans le VIIème arrondissement et s’ouvre avec un problème au combien contemporain : la recherche d’un logement chaleureux et peu onéreux ! Saturnine, l’héroïne, pense avoir trouvé la solution en répondant à une annonce pour une colocation. Bien qu’avertie de la terrifiante réputation de son futur colocataire et propriétaire – les huit femmes précédentes ont toutes disparues mystérieusement – Saturnine ne renonce pas à emménager avec le nouveau Barbe Bleue, alias le noble Espagnol Don Elemirio Nibal y Milcar. Barbe Bleue ou Don Elemirio n’a d’ailleurs plus de barbe bleue ! Il n’est plus un homme laid et repoussant dont aucune femme ne veut. Il devient au contraire, sous la plume d’Amélie Nothomb, un séducteur de quarante-quatre ans, au charme fascinant et envoûtant. Les femmes sont attirées par cet homme secret, solitaire, qui ne sort jamais de chez lui et également par son immense richesse. Elles ne souhaitent qu’une seule chose : le voir et vivre avec lui. Lui, de son côté ne cherche pas une épouse. Il préfère choisir une colocataire qu’il est sûr d’aimer.
Son principal point commun avec Barbe Bleue demeure dans la menace qu’il fait peser sur Saturnine.

« Ceci est l’entrée de la chambre noire, où je développe mes photos. Elle n’est pas fermée à clef, question de confiance. Il va de soi que cette pièce est interdite. Si vous y pénétriez, je le saurais, et il vous en cuirait. »

L’auteure poursuit son entreprise de modernisation et d’adaptation en donnant de la profondeur aux personnages et en offrant au personnage féminin le premier rôle. Ainsi, Saturnine est une jeune femme au fort tempérament. Elle est bien décidée à ne pas se laisser impressionner par son colocataire, à ne pas tomber amoureuse de lui et surtout elle est intimement convaincue qu’elle ne cédera ni à la tentation d’ouvrir la pièce interdite ni à l’amour de Don Elemirio. Mais parviendra-t-elle à ne céder à aucune tentation ? Telle est la question. Plus encore, la jeune femme est prête à se sacrifier pour la cause commune, affirmant à son amie Corinne que tant qu’elle est la colocataire de Don Elemirio, les autres femmes ne risquent rien. Courageuse, elle va mener l’enquête sur la disparition des femmes, ne va cesser lors de longs entretiens avec Don Elemirion de l’interroger, d’essayer de comprendre sa manière de penser, de savoir ce que sont devenues les autres femmes. Quant à Barbe Bleue, il est loin du personnage manichéen du conte de Perrault. Il n’est ni violent ni sanguinaire. Plus complexe, il est à la fois inquiétant (car impossible à cerner, est-il innocent ou coupable ?) et pathétique (en particulier lorsqu’il avoue son amour à Saturnine et qu’il essuie de nombreux refus).

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La dédramatisation par l’humour qui oblige le lecteur à s’interroger …

L’adaptation du conte en roman ne s’arrête pas là. Améilie Notomb réussit un véritable tour de force en parsemant son récit de touches d’humour. Rien que la réécriture de la menace fait sourire le lecteur. L’auteure se concentre principalement sur la relation entre Don Elemirio et Saturnine. Le roman progresse essentiellement par dialogues entre les deux personnages, ce qui permet au lecteur de constater l’inversion comique des rôles. Barbe Bleue ou Don Elemirio est une fée du logis : il cuisine divinement bien (son mille feuille met l’eau à la bouche), il coud des vêtements pour chacune de ses femmes, alors que Saturnine apparaît souvent comme celle qui domine, elle provoque le quadragénaire, le harcèle de questions, lui réaffirme sans cesse sa supériorité et son mépris. Elle est impitoyable.

« Ne me prenez pas pour une idiote. (…) Si vous ne leur [les femmes] aviez pas parlé de cette pièce interdite avec tant d’insistance, aucune de vos colocataires n’aurait jamais eu l’idée d’y aller. J’imagine votre plaisir sadique à les punir ensuite. »

On peut alors se demander qui est la véritable victime ? Don Elemirio tue-t-il vraiment les femmes ? S’il est réellement coupable, ne peut-on pas lui trouver des circonstances atténuantes ? Après tout, il n’est peut-être qu’un homme blessé, profondément déçu par les femmes et l’amour. Mais ces nombreux talents domestiques, sa soumission ne sont-ils pas un moyen de faire succomber les femmes, de les faire tomber dans le piège ? Saturnine, est bouleversée lorsqu’elle enfile la robe confectionnée par Barbe Bleue. Parviendra-t-elle à mener sa mission jusqu’au bout et à lui échapper ?
Don Elemirio est certes drôle mais il n’en est pas moins fou. Il est fasciné par l’Inquisition, l’or, les femmes dont le prénom se termine en « -ine ». Parmi ses colocataires, Emeline, Proserpine, Térébenthine. C’est aussi un photographe étrange, il ne prend que des photos dans des occasions très particulières… Ces quelques obsessions rendent le personnage plus comique qu’inquiétant.

Quid de la morale ?

Contrairement au conte, pas de personnages manichéens, pas de morale. C’est au lecteur de se faire sa propre idée sur les personnages. Amélie Nothomb permet au personnage féminin de prendre sa revanche. Saturnine n’est pas une jeune femme innocente habitée par la curiosité. Ce qu’elle veut, c’est comprendre pourquoi et comment les femmes disparaissent. Le roman propose donc un véritable affrontement, un combat entre deux fortes personnalités. Qui remportera la victoire ? Les frères de Saturnine débarqueront-ils afin de la sauver ? Rien n’est moins sûr.

Je vous laisse découvrir comment Don Elemirio fait disparaître ses victimes. Saturnine parviendra-t-elle à échapper au grand méchant loup ? Laissez-vous surprendre par la fin ! Et si le merveilleux refaisait surface ? Bonne lecture !

Mel Teapot

 

2 pensées sur “Barbe bleue d’Amélie Nothomb : du conte au roman, le coup de coeur de Mel Teapot

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