Belgrade : fin de saison puissante aux Célestins

En clôture de saison, Belgrade, du collectif La Meute, investit la scène des Célestins jusqu’au 13 juin pour un plaidoyer explosif, un journal de guerre multifocal à la puissance esthétique de feu.
Mené tambour battant par Thierry Jolivet, le collectif La Meute trace doucement mais sûrement son sillon sur la scène théâtrale contemporaine, allant jusqu’ à rafler, avec Belgrade justement, le prix du public 2014 au Festival Impatience, le festival du théâtre émergeant contemporain qu’avait alors lancé Oliver Py à la tête de l’Odéon. Une consécration qui boucle la boucle, quand on connaît la dévotion du metteur en scène de Belgrade pour le nouveau locataire d’Avignon ou un prix qui ancre définitivement le collectif dans le paysage théâtral contemporain.

Un théâtre de faits

belgrade 1 bis

À l’image du travail accompli jusqu’ici par le collectif, Belgrade est un spectacle né de la génération « Kosovo », plus témoin qu’engagé en fait. Ce n’est pas pour rien que La Meute crée un premier rapport avec le théâtre documentaire en se basant sur un texte d’Angélica Liddell, auteure espagnole – révélée en France par Olivier Py d’ailleurs, tiens, tiens… – connue pour son théâtre de témoignage. Mais le fond de la pièce est bien le seul dernier lien qui rattache le spectacle à toute forme de réalisme. Et Thierry Jolivet s’en défend bien d’ailleurs, préférant à la terminologie de « théâtre documentaire » celle, plus absconse peut-être, de « creuset dialectique ». Entendons par là un théâtre réflexif, où le réalisme des faits est porté d’abord par l’art, vecteur d’une analyse sensible. Thierry Jolivet bâtit son « journal de guerre » comme un recueil de cinq monologues, adressé à chaque fois à un interlocuteur resté muet. Cinq points de vue, cinq explosions de colère.
Pour donner corps à cette violence, Thierry Jolivet l’amplifie par le son : batterie et basse de rigueur, la musique de Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau crache cette violence enfouie sous les décombres. Surplombant un plateau aménagé en appartement, la musique, et par elle l’Art même, devient une expérience transcendantale propre à libérer les voix, propre à les amplifier. Car, malgré la colère, peu de cris : les monologues, sonorisés, laissent entendre une colère contenue, mais aussi le souci de rappeler le réalisme des faits, dans une mise en scène baroque née sur le terreau du théâtre documentaire.

Les influences contemporaines

On devine aisément les influences qui conduisent Thierry Jolivet à façonner un théâtre coup de poing, tout à la fois poétique et alternatif. On pense retrouver du Macaigne1 dans la violence parfois sur-théâtralisée de certaines scènes, on croit reconnaître Warlikowski2 dans la scénographie latérale, les lumières et jusqu’à la sonorisation des voix, on s’amuse de quelques clins d’œil à Py dans certains travestissements – assez incongrus pour le coup dans la construction de la séquence. Influences directes ou pas, ces points communs terminent de placer l’esthétique du collectif régional La Meute dans une esthétique européenne plus large. Et sa reconnaissance au festival européen Impatience achèvera de le démontrer.

belgrade 2 bis

Yves Desvigne

1Metteur en scène, acteur et réalisateur français contemporain

2Metteur en scène polonais de théâtre et d’opéra contemporain

Une pensée sur “Belgrade : fin de saison puissante aux Célestins

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *