Bestie di scena pour un metteur en scène démiurge

Cette année, le festival In d’Avignon fait la part belle aux artistes italiens comme le prouve la venue d’Emma Dante avec son spectacle Bestie di scena, joué au Gymnase Aubanel du 18 au 25 juillet 2017 à 20h. Dans cette pièce, les comédiens perdent leur humanité…

Le théâtre en question

Sur scène, quatorze comédiens s’échauffent tandis que le public s’installe puis petit à petit ce dernier se tait, les regarde et c’est lui qui décide du début du spectacle. La lumière ne se baisse pas, le rideau ne se lève pas, rien ne nous indique le début du spectacle, c’est nous qui choisissons quand commence notre spectacle. Dès le début, un des codes est brisé et d’autres le seront encore. Il n’y a pas de réels dialogues intelligibles, ni d’intrigue, les comédiens subissent ce qui se passe sur scène et évoluent en fonction de ce qu’ils vivent. On ne saura jamais leur nom, leur âge, leur rôle… les comédiens n’existent que dans le groupe sur scène mais une fois que l’un d’ente eux sort du collectif, il se retrouve déshumanisé, il ne devient pas personnage, il devient corps qui bouge selon les accessoires qu’il reçoit. On perd la notion de conscience individuelle. Cela se voit notamment dès lors que les comédiens sont nus. Quand ils sont en groupe, ils semblent gênés par leur nudité et cachent leurs parties érogènes, mais une fois qu’un objet s’empare d’eux, ils perdent cette gêne, ne cachent plus leurs corps et agissent en total lâcher-prise, semblant ne pas avoir de contrôle sur leurs gestes, ils semblent dépossédés, comme le montre le titre du spectacle « Bestie di scena » qui signifie « Bêtes de scène ». Cette expression peut revêtir deux sens et questionne la place du comédien : au sens propre, ce titre évoque des personnages sur scène présentés comme des animaux, qui n’ont plus conscience de leur humanité, d’ailleurs deux d’entre eux incarneront des singes espiègles et joueurs. Au sens figuré, cette expression peut vouloir dire que les comédiens sont d’excellents performeurs, capables d’interpréter n’importe quel rôle et de complètement s’abandonner au metteur en scène. Et croyez-nous les quatorze comédiens sont particulièrement doués et nous bluffent !

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Reynaud de Lage

Un metteur en scène démiurge

Celui qui leur vole leur esprit, c’est le metteur en scène. Ce dernier agit tel un démiurge, contrôlant le corps de ces comédiens devenus marionnettes. On dit souvent qu’un comédien doit s’abandonner à un metteur en scène, c’est bien l’un des rares codes théâtraux que conserve Emma Dante dans sa mise en scène. Elle représente, l’amour, la guerre, la haine, le jeu, la perte. Les comédiens se rassurent une fois en groupe et chaque fois que la metteuse en scène décide d’ajouter un élément au plateau habituellement nu, un comédien est amené à sortir du collectif et à agir tel que l’induit l’objet. Il n’agit pas selon sa propre volonté puisque c’est lorsque le groupe vient vers lui qu’il sort de sa transe. Par exemple, lorsque des boites à musique arrivent sur scène et que tous les membres du groupe tournent la manivelle en canon, une d’entre eux se retrouve obligée de danser et d’enchaîner les figures de ballet et notamment la pirouette jusqu’à ce que la musique s’arrête et elle doit reprendre malgré la fatigue dès lors que la musique retentit de nouveau. D’ailleurs, cette musique s’intitule « Le galop infernal » – de Orphée aux enfers de Jacques Offenbach – rappelant bien le côté répétitif, violent et éreintant de cette danse. Les corps sont soumis à rude épreuve, car ils doivent répéter des mouvements, rester bloqués dans des boucles d’action que seule la bonté du metteur en scène ou les réactions du groupe pourront sauver. Si le personnage de la danseuse automate de la boîte à musique est significatif du côté pantin des comédiens dans les mains du metteur en scène, cela l’est encore plus avec la comédienne qui réagit en fonction des mouvements ou des paroles d’une poupée. Elle est déshumanisée et effectue des mouvements de robot, sans âme. La metteuse en scène qualifie ces personnages d’« imbéciles », car ces derniers agissent sans réflexion, seulement parce qu’un objet, parce qu’une puissance qui les dépasse, leur dit de le faire. Ils sont prisonniers de l’espace scénique et ne peuvent en sortir, même quand ils courent, ils courent en cercle, car ils sont incapables de s’échapper de la scène qui devient une prison. Cette prison est matérialisée plus tard avec des balais, pendus par des ficelles, que les « bêtes de scène » doivent utiliser pour nettoyer les morceaux de cacahuètes laissés sur le plateau. Ils sont disposés en cercle autour d’eux représentant une cage dont ils ne peuvent sortir, faisant de nous, non plus le public d’une pièce, mais celui d’un zoo qui observe ces « bêtes de scène ». Cette métaphore est habilement amenée puisque ce passage des balais intervient tout de suite après que deux des comédiens se sont comportés tels des singes…

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Reynaud de Lage

Cette pièce offre de multiples réflexions sur le théâtre, le public, la condition du comédien, du metteur en scène, sur la performance, sur le corps et la conscience de ce dernier. Certains rient, d’autres s’interrogent devant ce show à l’aspect théâtral déconstruit, mais on ressort conquis !

 

Jérémy Engler

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