Betun, un engagement pris envers ses enfants qui ne rêvent plus…

Vous commencez à bien connaître la compagnie du Teatro Strappato et son travail de recherche conséquent sur le sujet des enfants de la rue, grâce aux deux premières parties de l’interview disponibles sur notre site. Le contenu du spectacle vous est également connu puisque nous avons écrit une critique sur le spectacle Betún mais si l’histoire remet plein de choses en question, il ne faut pas oublier que cette histoire est habitée par un engagement incroyable de la compagnie envers ses enfants comme Vene Vieitez et Cecilia Scrittore nous l’expliquent.

Cela semble important pour vous d’être animé par le thème du spectacle, c’est-à-dire que vous vous engagez dans une cause humanitaire alors que d’autres artistes créent un spectacle et ne proposent rien de plus, est-ce quelque chose de nécessaire pour le développement de votre travail ?

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Vene Vieitez : La vraie question c’est pourquoi on fait du théâtre, pourquoi c’est nécessaire ? C’est nécessaire parce que nous avons perdu, dans un certain sens, la capacité de communiquer directement de toi à moi en direct et le théâtre est quelque chose que les autres moyens de communiquer ne sont pas ; c’est un être humain qui parle à d’autres êtres humains. Nous le pensons en ces termes. Anthropologiquement, c’est assez incroyable que dans notre société, le théâtre existe toujours, non ? (rires) Parce qu’il va à l’encontre de la tendance de diffusion télévisuelle ou de YouTube qui évidemment sont plus populaires. Donc le théâtre est nécessaire parce que nous avons besoin de communiquer à propos de quelque chose qui nous semble important.

Quand je réfléchis à la raison qui m’a poussé au théâtre avant même de nous rencontrer, je me souviens qu’au début, ce ne sont pas les trucs du théâtre qui m’intéressaient. Ce qui me fascinait était le fait que c’était un événement de communication publique, poétique, dans lequel on pouvait traiter de certains thèmes et créer des canaux de communication beaucoup plus profonds entre les cœurs, les esprits et les cerveaux. C’était quelque chose de super impressionnant. J’ai donc commencé le théâtre en partie pour cela, puis j’ai découvert la commedia dell’arte et j’ai commencé à appréhender le plaisir des masques pour leur beauté, des aspects techniques du théâtre, de la technique du jeu d’acteur… Tout cet amour est venu plus tard mais disons que c’est ce qui a été la graine du « pourquoi tout ça ? »

Le métier d’acteur de théâtre requiert un grand sacrifice tant au niveau de l’entraînement, de l’éducation, de la résignation à vivre des temps difficiles parce que ce n’est pas facile de vendre une œuvre théâtrale. C’est difficile de faire son chemin dans ce monde mais au bout du compte, la question est : « Pourquoi faire tous ces sacrifices, pourquoi manger du riz blanc pendant un mois complet ? » Si on le fait, c’est parce que ça vaut la peine, non ? Et c’est pourquoi je veux dire que, s’il y a des choses dans le monde que je ne supporte pas et que ça me fait me sentir mal, le théâtre est l’instrument idéal avec lequel je peux révéler cela. Si le théâtre peut être un instrument pour révéler ou revendiquer une forme d’humanité, alors allons-y ! Si pour toi le sujet est important, alors il faut faire quelque chose.

Toujours sur le thème de votre engagement humanitaire, pouvez-nous dire ce que vous faites pour aider les enfants de la rue ?

Vene Vieitez : C’est la première fois qu’on crée le spectacle et pour le festival d’Avignon, nous avons pensé a des bracelets faits par les enfants de la rue de Tiquipaya Wasi et nous les vendons pendant le festival a un prix qui évidemment est le double ou le triple de ce qu’ils valent, parce que l’objectif est que les gens fassent une donation de soutien et que le bracelet soit un souvenir. Une fois, une femme, qui venait au théâtre pour voir la pièce, dit au vendeur de la billetterie qu’elle voulait donner les 10 euros mais qu’elle ne voulait pas prendre le bracelet et lui a répondu : « Ah non madame, vous vous trompez, vous devez prendre le bracelet. », ce à quoi elle dit : « non non que quelqu’un d’autre le prenne, moi je veux seulement faire une donation. » Et lui de conclure en lui rappelant ceci : « Vous n’avez pas compris le but de ce bracelet, vous donnez 10 euros de donation et en échange, on vous donne un bracelet pour que tous les jours, vous vous souveniez qu’il y a des enfants qui vivent dans la rue. » Sinon on peut donner 10 euros et oublier… Si c’est donner 10 euros pour seulement avoir la conscience tranquille et l’oublier, cela ne sert à rien de faire la donation. Le bracelet est quelque chose d’intéressant car c’est un souvenir.

Cecilia Scrittore : Et ça nous plait que les enfants les aient faits eux-mêmes car ils sont beaux. La vérité c’est qu’ils sont phénoménaux pour faire les bracelets. La rue leur apprend à les faire pour les vendre donc ils les font à une vitesse incroyable. Ils font un bracelet en moins de trente minutes ! Nous avons essayé d’apprendre et nos bracelets faisaient des fils complètement démembrés, tout tordus (rires) mais les leurs étaient parfaits !

Vene Vieitez : Ce projet de bracelets, nous voulons le développer pour acheter de la nourriture. Mais au final, nous aimerions vraiment pouvoir créer un projet de bourse parce qu’ils manquent d’argent pour du matériel scolaire, des vêtements, et pour tant d’autres choses… Grâce à Betún, nous pouvons canaliser la conscience du public dans cette direction. Ils peuvent aider, peuvent faire donner quelque chose pour des vêtements, pour du matériel scolaire mais aussi pour des enfants qui ont du talent. Par exemple, il y a un enfant qui joue de la guitare super bien, il est autodidacte et il faudrait que ce garçon aille dans une école de musique parce que vraiment c’est un grand musicien. L’école de musique coûte 200 dollars, ce qui est un montant ridicule – pour nous, surtout si nous partageons la somme – mais il ne les a pas. Ainsi, notre prochain objectif, une fois qu’ils auront de la nourriture, des vêtements et du matériel scolaire, c’est de créer ces petits projets de bourses. Je crois qu’il suffit d’une bonne organisation mais cela vaut la peine. Ainsi, on pourrait donner à cet enfant l’opportunité d’étudier la musique, mais cela est quelque chose qui doit se répéter chaque année et qui demande du temps et de l’énergie… mais ça en vaut vraiment la peine, donc on pense qu’il y a quelque chose à faire.

Nous commençons avec les bracelets mais nous voudrions plus. L’idée serait que Betún réussisse à devenir un spectacle qui tourne qui puisse réunir des personnes intéressées pour travailler ensemble et coopérer. Et si on rencontre quelqu’un qui n’a beaucoup d’argent mais qui veut aller là-bas pour aider, on essaiera de voir ce qui est possible de faire pour l’aider, nous sommes ouverts à toute proposition…

Ce spectacle est une fenêtre sur cette réalité qui voyage en Europe. Et nous voudrions que Betún voyage en Amérique latine car en Europe, elle sert à éveiller les consciences et à obtenir des bourses mais en Amérique latine, ce serait très intéressant de voir la réaction du public. Pour le moment, les Américain-latinos qui ont vu le spectacle à Avignon ont été vraiment marqués et quasiment tous sont venus nous dire : « Wah ! Franchement, ça me rappelle beaucoup ma maison, mon pays ! » Beaucoup d’entre eux sont restés coi devant ce que nous faisions et n’avaient jamais pensé aux enfants de la rue de cette manière-là. « Ma maman non plus », leur dis-je chaque fois. Quand on jouera le spectacle là-bas, ce sera très intéressant parce que les gens, en sortant du théâtre, la verront la rue dès la fin du spectacle. Et il y aura certainement, assis à côté de la porte du théâtre, un enfant de la rue avec cadeaux ou sans, ou offrant de cirer les chaussures ou tout simplement déambulant complètement perdu… Donc si, nous réussissons à faire en sorte qu’à ce moment précis, la personne qui sort du théâtre regarde cet enfant avec un regard différent de celui qu’elle avait avant d’entrer dans le théâtre alors le travail est fait ! En effet, pour eux, la façon dont les gens les regardent est une chose horrible. Tout le monde les regarde comme s’ils étaient dangereux, sales – et ils le sont, ils se transforment en êtres dangereux. Ils vivent dans un monde entouré de milliers de personnes qui ne les voient pas, parce qu’en Amérique latine, les enfants de la rue sont des enfants invisibles. Si on réussit à lutter contre cela et à les rendre un peu moins invisibles, alors ça vaut la peine.

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Pour parler un peu du spectacle et de son esthétique, une grande importance est donnée aux rêves dans votre pièce. Est-ce vrai que les enfants de la rue rêvent ? Et pourquoi vouloir qu’une spectatrice participe à un des rêves ?

Vene Vieitez : C’est une question hyper intéressante ! Et surtout, tu as mis le point sur LE sujet : « Est-ce que les enfants de la rue rêvent ? » Tu es la première personne a nous posé la question, parce que ici, ça paraît évident que ces enfants rêvent… Pourtant, ces enfants ne rêvent pas ! Les enfants de la rue n’ont pas de rêves. On leur a tous demandé : « À quoi rêves-tu quand tu vis dans la rue ? » et tous sont restés interdits en pensant à ce qu’ils pourraient répondre et de finalement dire : « À rien — Mais tu as bien un désir ou un souhait ? Qu’est-ce que tu voudrais faire quand tu seras grand ? — Rien ». C’est une vie complètement vide, sans rêve, sans rien. Ils n’ont pas de rêves mais ils voient des choses… quand ils sont drogués par exemple. Dans le spectacle, le personnage du diable qui lui vole ce qu’il a dans ses mains est un personnage de vision de l’un d’entre eux, c’est une vision récurrente. Il nous a dit : « Quand je me suis retrouvé dans la rue au début, je rêvais du diable et il me faisait extrêmement peur mais comme il était toujours dans mes rêves, à la fin, je n’avais plus du tout peur. » Le diable est la rue également. Les rêves de la pièce sont une transcription poétique des peurs et des désirs. De plus, dramaturgiquement, un rêve est quelque chose d’inconscient et très reconnaissable par le public.

Le premier rêve est « J’ai froid mais j’ai quelqu’un qui m’aide, me couvre et ensuite vient le diable et ces habits, il me les enlève et c’est une menace qui ne me fait rien mais qui fait quelque chose ». Ceci est une peur récurrente chez eux : quelqu’un qui les aide peut être une menace, il me donne quelqu’un chose mais qu’est-ce qu’il va me faire ? me violer ? me battre ?

Le deuxième rêve est : « Betún qui voit sa maman dans le public ». La figure de la mère est terrible, elle est présente mais jamais ils ne l’ont vraiment. C’est terrible parce que tous parlent de la mère ou avec haine ou avec nostalgie et quasiment tous avec confusion : « Je ne sais pas pourquoi ma maman m’a fait ça ! » Certains ne se souviennent même plus du visage de leur mère, pourtant la présence de la mère est forte pour chacun d’entre eux. Betún, comme chaque enfant de la rue, est disposé à ce que n’importe quelle femme dans la rue qui se rapproche avec un sourire devienne sa mère, il l’accepterait ainsi et l’appellerait par ce nom… parce que cette figure, ils en ont vraiment besoin.

Le troisième rêve est : « Le vol du cœur de Betún. Le vol des organes ». C’est une autre panique des enfants de la rue, ils savent – parce que c’est une réalité en Amérique latine – qu’il y a beaucoup de trafic d’organes, que ces fourgonnettes, ces camions, qui d’un coup apparaissent, enlèvent les enfants, leur volent les organes et les jettent dans une poubelle. Comme personne ne va se rendre compte qu’ils ne sont plus là, ils sont une cible facile pour le vol des organes. Tous sont terrifiés par cela. Quand on leur a demandé ce qui est le pire dans la rue, tous ont répondu : « Le pire dans la rue c’est de mourir, pas par la mort, parce que je n’ai pas peur de la mort, je suis habitué à voir des morts tous les jours. Le mort ne me fait pas peur mais je sais que personne se rendra compte que je ne suis plus là et ça c’est le pire de la rue : que si tu meurs, personne ne va le voir. »

Le quatrième rêve de Betún est : « Il peut tuer n’importe qui ». Au final, c’est lui qui tient le couteau et le rêve montre de manière assez évidente qu’il pourrait tuer n’importe qui qu’il rencontrerait dans la rue. Et s’il rencontre sa mère ? Il serait capable de tuer la mère… mais il n’y parvient pas, même dans le rêve, ce qui revient à dire : « je te déteste mais tu es ma mère ».

Cecilia Scrittore : Un des enfants de la rue qui aujourd’hui est très grand et ne vit plus dans la rue a réussi à se sauver. Il a 27 ans, étudie à l’université et travaille comme bénévole dans le centre qui l’avait accueilli plus jeune. Là, il est en train de finir ses études et une des choses qu’il nous a dites est qu’il ne sait pas pourquoi sa mère l’a abandonné à cinq ans, qu’il la déteste pour ça et qu’il l’aurait tuée s’il l’avait rencontré dans la rue. Pourtant quand il pense à la personne qu’il voudrait à ses côtés quand il sera diplômé, il pense à sa mère. Ils vivent avec ce dilemme d’haine et d’amour lié à la figure maternelle.

Vene Vieitez : C’est tragique parce qu’il te dit : « je donnerais tout ce que je pourrais pour qu’elle voit ce que je suis devenu, ce que j’ai accompli », et à côté de ça, il ne se souvient pas de son visage et sait que c’est impossible.

Pourquoi changer de masque sur scène ? Et vous Vene Vieitez, quand vous changez de masque, vous avez un maquillage terrible qui est vraiment effrayant, pourquoi ?

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Vene Vieitiez : Parce que c’est une fable, un conte. Quand ta grand-mère te raconte l’histoire du Petit Chaperon rouge et dit (en prenant une voix très grave) : « Et arrive le loup qui avait… (changeant de voix pour choisir une voix normale) soudain surgit le chasseur… (prenant une voix de fille) et Le petit Chaperon rouge qui continuait de marcher tranquillement… » Que ce soit la voix ou le contenu, tout ça te fait un conte. C’est vrai dans d’autres lieux mais pas sur scène. Ce qui se passe sur scène est un mensonge, c’est un conte et c’est évident pour le public parce que tout le monde sait que ce qui se passe au théâtre est un mensonge. Mais c’est une manière de le souligner que de dire : « regarde, ce que tu vois ici est faux mais dans de millions d’autres endroits c’est réel mais ici c’est un conte… Regarde le gars sur scène, ce n’est pas moi, c’est un autre. Mais regarde, sur scène, en réalité, c’est moi qui change de vêtements. » Les personnages changent, les gens vivent, se transforment et dans la rue, il n’y a pas d’intimité. Donc sur la scène, qui représente la rue, les personnages doivent changer sans intimité, j’enlève la robe de chambre, ou je ne sais quoi d’autre, puis je mets autre chose que j’enlève de nouveau sans aucune intimité, le public voit tout comme dans la rue où c’est tout public, il n’y rien pour se cacher. Mais surtout c’est une manière de souligner la fiction, ce qui pour nous signifie en réalité souligner la réalité.

C’est la fin de notre interview, voudriez ajouter quelque chose pour nos lecteurs ?

Cecilia Scrittore : Non, je crois que tout a été dit. Ce que nous voulons c’est que ce spectacle soit une manière de donner une voix à ces enfants invisibles, de leur donner une présence…

Vene Vieitiez : Oui, ces enfants existent. Les enfants de la rue ne sont pas un hashtag de Twitter ou de Facebook. Que quelqu’un dise I like parce que je suis solidaire, qu’est-ce que ça lui apporte ? Ils ne manquent pas de like sur Facebook, ce que ces gens là doivent faire c’est donner de l’argent et s’ils n’en ont pas, ce n’est pas grave, ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est une question de mentalité. Nous commençons à penser le problème avec la profondeur qu’il faut pour prendre une position responsable et avoir une position responsable, souvent ce n’est pas prendre position. Parce qu’en certaines circonstances, prendre position signifie agir et agir c’est difficile. Faire quelque chose est difficile mais cela requiert une dignité bien supérieure à celle d’un like sur Facebook ou un hashtag su Twitter parce qu’ils le méritent. C’est une question de conscience et si les gens respectent ces thèmes sociaux et qu’ils ne font rien, il n’y a pas de problème mais les gens doivent aborder le sujet des enfants de la rue avec respect et dignité. Respecter la dignité du sujet ça veut dire qu’il faut savoir qu’il existe et de quelle manière il vit, sans le banaliser avec des actions ridicules sur les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont inutiles, ils permettent de communiquer et c’est tout ! Ça ne sert à rien s’il n’a pas un réel fond.

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Crédits photos : Cesar Desviat et Cesar Cano

Propos recueillis par Margot Delarue et Jérémy Engler

2 pensées sur “Betun, un engagement pris envers ses enfants qui ne rêvent plus…

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