Betún, l’histoire muette d’enfants laissés pour compte

Depuis le 7 juillet et jusqu’à la fin du festival Off d’Avignon, le théâtre du Passage accueille à 22h15 la dernière création de la troupe nomade Teatro Strappato. Bien que joué pour la toute première fois en Avignon, ce spectacle est déjà très abouti et n’a pas forcément besoin de retouches grâce au gros travail préliminaire qui a été fait sur le spectacle.

Une proximité avec les enfants de la rue

Après Acceso de Pablo Larrain, il s’agit du deuxième spectacle venu d’Amérique latine à évoquer l’enfance dans la rue à se produire en France cette saison. Si Acceso proposait une vision très brutale et crue de la réalité, Betún privilégie la poésie et surtout le silence pour raconter l’histoire horrible des enfants de la rue.
Pour écrire cette histoire, Vene Vieitez, avec l’aide de sa complice Cecilia Scrittore, a mis à profit sa formation de sociologue pour effectuer nombre de recherches sur le sujet. Et comme tout bon sociologue, il a voulu confronter ce qu’il lisait à la réalité du terrain. C’est ainsi qu’ils sont tous les deux partis en Bolivie pour rencontrer les enfants qui vivent dans la rue. Pendant un mois, ils ont recueilli de nombreux témoignages d’enfants dans la ville de Cochabamba, grâce au concours du Centre Tiquipaya Wasi qui aide bénévolement les enfants de la rue.

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Parce que pour eux, le théâtre se doit de transmettre quelque chose en lequel ils croient, ils ont décidé de s’impliquer pleinement dans le projet de réinsertion de ces jeunes délaissés. Ils ont notamment profité de leur présence sur place pour organiser des ateliers de théâtre afin de les familiariser au monde des arts vivants. Ces artistes placent la notion d’entraide ou d’échange entre humains au centre de leur travail, c’est pourquoi ils ont décidé, à leur petite échelle, de soutenir autant que possible le centre de Tiquipaya Wasi en proposant d’acheter des bracelets faits par les jeunes à la fin des spectacles. Parce qu’ils prennent en charge la livraison des bracelets, l’intégralité de la somme payée est envoyée à l’organisme qui s’occupe d’eux, un moyen symbolique d’aider ces enfants en manque de repères.

Quand le masque bat le silence

Les comédiens ne parlent quasiment pas, seul le mot « mama » sort parfois de la bouche de l’enfant nommé Betún, qui signifie « bitume » en français. Les comédiens jouent en silence et il faut toute la force des masques qu’ils ont fabriqués eux-mêmes et leurs gestuelles pour réussir à toucher le public.
Vene Vieitez a condensé une grande partie des témoignages en un seul enfant afin de ne pas faire un spectacle trop long, car pour lui, mieux vaut en dire peu mais toucher directement les cœurs qu’en dire trop et choquer voire dégoûter. Si ce spectacle peut mettre mal à l’aise à cause du sujet abordé et des atrocités que vit l’enfant, le choix des confessions des enfants utilisées dans le spectacle a été fait afin de sensibiliser le public européen à ce problème sans pour autant le choquer totalement. Le but n’est pas de faire de la provocation ou de choquer mais de raconter la misère de ces enfants avec poésie. Certaines histoires vraiment atroces sont passées sous silence, nous ont confié les comédiens, et les masques peuvent créer une distanciation.betun_1750
Le masque a ce double avantage de soit permettre une distanciation pour le public qui reçoit une histoire qui lui paraît moins violente bien qu’intense soit de le toucher au plus profond de lui grâce au caractère universel du masque. Cecilia Scrittore joue Betún tout au long de la pièce tandis que Vene Vieitez interprète toutes les horribles personnes qui croisent la route de cet enfant. Ni l’un ni l’autre ne sortent de scène pendant 1h15 et pour changer de personnage, le comédien utilise des masques convertibles. Attachés par un système d’aimant, il peut d’un simple geste complètement changer de personnage et nous mener vers une autre histoire tout aussi cruelle que la précédente. Souvent cela s’accompagne d’un changement de costume toujours bien marqué, bien identifiable afin de comprendre immédiatement à qui on a à faire… En choisissant de changer de costume sous nos yeux, de nouveau une distanciation est possible mais elle est nuancée par le visage grimé du comédien qui, même sans son masque, reste terrifiant. Cette volonté de changer d’identité sur scène permet de nous montrer que même si ce spectacle est inspiré de faits réels, il n’en reste pas moins une fable. Tout ce qu’on voit sur scène est faux et cela permet tout de même de soulager certains spectateurs qui pourraient trouver cette histoire trop violente.

Une détresse alarmante

Si, comme nous l’ont dit les comédiens, ce spectacle est quelque peu « édulcoré » comparé à la réelle misère des enfants, il n’en reste pas moins particulièrement puissant et les histoires présentées sur scène ont de quoi interpeller. On passe de la thématique de l’abandon d’enfant, au meurtre, au viol, au vol et au trafic d’organes, à la drogue, au racket, à l’alcoolisme, à la corruption policière, etc. Tout est mis en scène à travers le prisme de l’enfant, ce qui rend ce spectacle bouleversant et dérangeant.betun_1352
La mise en scène renvoie également à la misère sociale puisque le spectacle débute par l’enfant sortant d’un sac poubelle… On le voit se débattre pour sortir et entrer dans la vie mais quelle vie ? Si au départ, cette sortie de sac peut être déconcertante, voire drôle, comme ce fut le cas pour mes voisins de siège, on comprend vite que pour ces enfants n’ayant pas de parents, le sac poubelle, la saleté, la misère deviennent en réalité leur mère nourricière, et comme les enfants l’ont avoué aux comédiens, n’ayant plus le souvenir de leur mère, la rue devient pour eux, la seule chose qu’ils ont connue et leur seule référence.
D’ailleurs, la scène est remplie de sacs poubelles qui contiennent les différents accessoires et costumes du comédien qui, pour changer de personnage, fait les poubelles, montrant symboliquement que la rue engendre la misère et que ce sont ceux qui ont réussi à apprivoiser la rue qui deviennent les oppresseurs des autres…
L’enfant innocent, s’il vit assez longtemps, peut devenir celui qui martyrisera les futurs enfants de la rue, ces enfants sans espérance pour qui, même les rêves deviennent cruels. Plusieurs scènes de rêves sont évoquées dans la pièce et ceux-ci représentent leurs peurs ou leurs désirs mais chaque désir est toujours suivi d’une déception, renforçant ce sentiment pour eux de chemin sans issue. Rien ne pourra améliorer leur condition, ils n’ont ni racine ni avenir, souffrent mais sont invisibles et rejetés par notre société… C’est pour leur donner un peu d’espoir que cette compagnie a décidé de monter ce projet et de sensibiliser le public européen à ce problème.

Parfois, les images parlent plus que les mots. Ceci vaut également pour ce spectacle dont la poésie et la mise en scène émeuvent plus que de grands discours. Sans tomber dans le trash gratuit ou le pathos, le Teatro Strappato nous sensibilise et nous alerte sur un problème de plus en plus présent…

Jérémy Engler


Crédits photo :Cesar Desviat et Cesar Cano