Betún, la poésie de la misère des enfants de la rue

Notre équipe est partie à la rencontre du Teatro Strappato, une compagnie itinérante composée de l’Italienne Cecilia Scrittore et du Vénézuélien Vene Vieitez. Tous deux pratiquent un théâtre de masques et proposent cette année, à Avignon, le spectacle muet Betún sur les enfants de la rue en Bolivie. Revenons avec eux sur la genèse du spectacle présenté au Théâtre du Passage du 7 au 30 juillet à 21h (relâche le lundi).

Pour reprendre notre interview, restons si vous le voulez bien, sur l’idée de nom, pourquoi avez-vous choisi le nom Betún pour ce spectacle ? Parce que ce n’est pas un nom avec une signification claire pour quelqu’un qui ne parle pas espagnol, pourquoi ne pas avoir choisi un nom anglais ou plus universel ?

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Vene Vieitez : Pour vous dire la vérité, « Betún » nous plaisait bien ! (rires) Au départ, « Betún » est un jeu de mots en espagnol parce que « el betún » est le « bitume » en français et c’est aussi le nom d’un dérivé du pétrole qui est présent tant dans l’asphalte des rues que dans le matériel qu’utilisent les enfants pour cirer les chaussures. Mais en même temps, c’est le nom de l’enfant du spectacle. Normalement, ce que perdent les enfants de la rue en premier est leur nom. Ils avaient beau s’appeler Jose ou Pedro, dans la rue ça devient la Puce ou le Cochon ou quoi que ce soit d’autre. Et « Betún » paraissait et pouvait être un nom parfait pour un enfant de la rue. Et le fait que le nom ne soit pas forcément clair c’est presque mieux, non ? Ainsi « betún » se convertit en nom propre comme peuvent l’être Juan ou Pedro. Betún est un nom facile à prononcer dans toutes les langues et a une phonétique assez simple pour toutes les langues, en plus, la façon dont sonnait ce nom nous plaisait bien.

Cette pièce est très documentée, comment s’est passé le travail autour de cette œuvre ?

Vene Vieitez : On a passé un an à travailler sur cette œuvre.

Cecilia Scrittore : Nous sommes passés par différentes phases de travail.

Vene Vieitez : En réalité, cela fait cinq ans que ce spectacle est dans l’armoire, criant pour sortir. Le premier prototype de ce spectacle s’appelait Le laveur de bottes et était un spectacle avec beaucoup de textes. Nous avions commencé l’écriture après notre premier spectacle. Et ce spectacle était la première esquisse de Betún mais il s’agit là d’un sujet qui nécessite une certaine responsabilité. Si nous devons parler des enfants de la rue, cela requiert vraiment un travail très documenté parce qu’il s’agit d’une réalité très crue pour beaucoup de gens et ces enfants méritent que quelqu’un raconte leurs histoires et pas d’autres qui seraient inventées. On savait qu’il fallait un travail de recherche approfondi pour donner forme à ce spectacle. Je viens du milieu de la sociologie, j’étudiais cette discipline à l’université et l’idée était de prendre une perspective analytique sociologique pour aborder ce sujet : voir quel est le phénomène, quelles sont ses différentes parties, etc. et donner à tout cela une interprétation artistique et poétique à travers le théâtre. Mais la connaissance du sujet se doit d’être formelle, sociologiquement ou anthropologiquement parlant. Donc il y a un an nous avons décidé que c’était le moment d’affronter ce sujet et nous avons décidé de commencer par la recherche bibliographique sur la situation des enfants de la rue dans le monde et en général. Cette enquête a duré six mois et, ensuite, on a décidé du lieu où se déroulerait l’enquête de terrain. Nous avons choisi l’Amérique latine qui est le continent où la situation est la plus préoccupante. Une fois prise la décision d’aller en Amérique latine, il nous a fallu choisir un pays et la Bolivie était le pays idéal pour différentes raisons. Sociologiquement parlant, en Bolivie, le cas des enfants de la rue a une échelle très claire que nous pouvons voir pas à pas et dans chaque rêve et chaque réalité de notre spectacle. La Bolivie nous permettait cette analyse de la situation et donc après six mois de recherche bibliographique à Berlin, nous sommes partis là-bas pour un mois et avons travaillé avec l’organisation Tiquipaya Wasi et avons pu organiser quelques ateliers avec des enfants de la rue d’ici. Et à travers ces ateliers, en utilisant le théâtre comme prétexte, nous avons pu commencer à travailler avec eux et essayer de créer une histoire qui fut le prétexte pour les interviewer individuellement et en privé sur leurs propres histoires de vie. Au final, on a utilisé le théâtre pour faire sortir du théâtre, ce qui a été un travail très très intéressant.

À notre retour en Europe, on s’est retrouvé avec plusieurs dizaines d’heures de vidéos et d’histoires vraiment fortes qui méritaient chacune d’être racontée. Au final, nous avons assez de matériel pour six spectacles mais nous ne devions en monter qu’un seul, un seul qui puisse être suffisamment fort, clair, net. Et, parmi toutes les histoires, nous devions sélectionner les événements les plus récurrents pour créer l’histoire d’un enfant de la rue qui en réalité n’en est pas un que nous connaissons concrètement. C’est alors que nous avons commencé un travail de recherche sur ce que nous avions récupéré pour procéder à une enquête stylistique, c’est-à-dire comment raconter ces histoires et lesquelles sélectionner. Au final, il ne reste plus que cinq réalités et six rêves dans le spectacle.

Une fois cela trouvé, nous avons commencé le travail de création et de dessin des personnages. Nous les avons faits, de l’élaboration des habits à celles des masques, à la sélection de la musique, et jusqu’à la construction de la dramaturgie tant musicale que chorégraphique.

La dernière étape a été la phase d’affinage pour finir d’unir les parties et la sortie aura eu lieu ici, pendant le festival d’Avignon.

Enfants de la rue au centre Tiquipaya
Enfants de la rue au centre Tiquipaya

Cela n’a pas été difficile d’entamer le dialogue avec les enfants ?

Cecilia Scrittore : Au début, oui.

Vene Vieitez : Oui, seulement au début parce nous nous sommes rendus compte que, pour eux, les adultes sont une menace, donc c’est difficile. Mais une fois qu’ils comprennent que tu es réellement là, sans envie de leur faire le moindre mal, alors ils veulent rester avec toi et parler avec toi. On a vu un enfant à qui nous avons dit : « Bon, raconte-nous quelque chose sur ta vie… » et il nous a répondu : « Je peux raconter toute ma vie ? » Il avait un besoin incroyable de raconter ce qu’il avait vécu parce que personne ne le lui avait demandé. Et là, il nous a raconté que, lorsqu’il avait six ans, son oncle – qui faisait du trafic de drogue – essayait les drogues sur lui. Lui, du haut de six ans, essayait de la cocaïne et son oncle regardait les réactions pour voir si la cocaïne était bien préparée ou si elle avait été mal coupée. À seulement six ans, cet enfant avait déjà consommé un taux impressionnant de drogue. Lui avait une envie et un besoin de raconter cela, ce qui est normal. Nous, quand il nous arrive quelque chose de bien ou de mal, nous voulons le raconter à un ami ou à sa compagne ou à n’importe qui d’autre mais eux n’ont personne. Donc quand, à quatorze ans, d’un coup, tu as quelqu’un qui est intéressé par ce que tu as à dire, ça te parait incroyable. Pour la majorité d’entre eux, ce devait être la première fois qu’ils racontaient leur histoire, c’est pour ça que c’est difficile au début mais qu’ensuite, ça devient facile.

Quand vous travailliez avec ces enfants, pensiez-vous à faire un spectacle muet ou non ? Comment s’est fait ce choix ?

20160307 betun2604 ALLARGATACecilia Scrittore : En réalité, si.

Vene Vieitez : Nous avions déjà l’idée de faire un spectacle muet. Je ne sais pas si cela vous est arrivé un jour mais, devant une situation particulièrement marquante, souvent on ne trouve pas les mots. En réalité, c’est ce qui arrive aux enfants de la rue. Quand tu interviewes un enfant de la rue, habituellement, il parle d’une forme complètement « dégrammaticale », utilisant mal les mots, ne les prononçant pas correctement ; et ce qu’il dit n’a souvent de sens que grâce au contexte. Donc nous ne voulions pas mettre dans la bouche des enfants un texte qui ferait beaucoup réfléchir le public. Et d’un autre côté, le monde des enfants de la rue est un monde bruits et non de mots. Ces enfants ne parlent jamais.

Cecilia Scrittore : De fait, certains d’entre eux te font te rendre compte qu’ils ne sont pas habitués à parler. Certains d’entre eux sont pratiquement semi-muets. Ils peuvent te dire oui ou non mais pas grand chose d’autre.

Vene Vieitez : Ils sont habitués à parler entre eux avec un vocabulaire souvent limité au monde de la drogue ou au monde de la rue. Donc on s’est dit : « qu’allons-nous dire sur ses enfants de la rue ? ». Ce n’est pas une histoire qui se raconte, c’est une histoire qui se vit, et la force du théâtre est que les choses peuvent se passer sans que personne ne les raconte. Nous voulions laisser de côté tout jugement et, souvent, les mots contiennent un jugement sur une situation. Mais moi, ce jugement, je veux qu’il appartienne au public ; le public a le droit de voir la situation et d’avoir sa propre opinion et sa propre interprétation. Et ce qui est intéressant, c’est quand plusieurs personnes pensent différentes choses à propos de la même scène. C’est fondamental car en vérité, c’est à ça que correspond la situation des enfants de la rue, tout dépend de qui la voit, avec quelle sensibilité, et avec quelle information sur le sujet. Par exemple, nous, si on va dans la rue et qu’on voit que quelqu’un frappe un enfant de la rue, on va dire quoi ? Un dira : « Oh cet enfant embête toujours les gens », un autre répondra : « oh ce type a l’air d’un beau fils de p***, pourquoi il pousse cet enfant ? » et un autre dira : « L’homme savait que l’enfant essaierait de le voler et l’homme s’est défendu ». Mais finalement le fait est qu’un homme a poussé un enfant.

Mettre des mots serait limiter les différents points de vue, ce serait donner un jugement et dire au public, tu vas voir ce que moi je vois, ce qui est déjà un peu le cas ici. Finalement, un spectacle c’est comme nous : on voit la situation mais il y a une grande place pour l’interprétation du public puisqu’il n’y a pas de mots.

Vous avez dit que vous aviez suffisamment pour faire six heures de spectacle, pourquoi faire un spectacle de seulement 1h15 et pas plus ?

20160307 betun2708Vene Vieitez : Si tu prends une marmite de couscous, que t’y verses une petite cuillère de sauce piquante et que tu mélanges, ce sera légèrement piquant. Si au lieu de la marmite, tu prends un petit bol de couscous et que t’y mets la même dose de sauce, ce sera bien plus piquant. 75 minutes c’est le piquant que nous considérons comme supportable pour le public. Plus, ce serait trop et peut-être que cela dépasserait la limite de l’empathie pour atteindre celle du refus.

Cecilia Scrittore : Nous ne pouvions pas…

Vene Vieitez : Parce que nous avons interviewé des enfants qui ont été pendus par leurs pères et sauvés par des voisins. Nous avons interviewé des enfants qu’on a attachés à une grille et qu’on a brûlés avec de l’essence pour les tuer. Une psychologue nous a raconté l’expérience d’une fille qui a tenté d’avorter avec un couteau en se frappant le fœtus. Le drame, le sanglant est en fait si profond qu’on ne pourrait pas en sortir une interprétation poétique. De cela peut dépendre l’efficacité de l’œuvre. Notre objectif n’est pas de donner le maximum d’informations, mais de réveiller au maximum la sensibilité. Nous sommes convaincus qu’avec cette durée de spectacle et ce contenu, cela fonctionne sans qu’on ait besoin d’en montrer plus, d’en dissimuler plus. C’est une version édulcorée de la situation des enfants mais c’est suffisamment fort pour éveiller la sensibilité.

Oui, nous avons assez d’informations pour faire beaucoup plus mais quel est l’objectif ? Montrer ce que nous avons ou éveiller la sensibilité ? Les gens comprennent ce que nous voulons véhiculer et nous croyons que le spectacle tel qu’il est réussit à réveiller la sensibilité sans pour autant lever les limites du refus du sujet et sans être trop court. On réussit à être suffisamment concentrés pour être supportables et piquants.

Mais avec cette poésie et cette forme « édulcorée », n’avez-vous pas peur que le public crée une distance très forte et ne se sente pas impliqué par l’histoire ?

Vene Vieitez : Non, je ne pense pas. Je suis convaincu que, lorsque tu veux dire la vérité à quelqu’un qui la veut, ça marche, et le public la veut parce qu’en réalité, c’est notre compagnon de travail. Je pense que tous ceux qui sont sur scène ont une relation personnelle avec cet anonyme qu’est le public et ici il y a une grande relation d’amour avec le public. Donc quand je veux dire une vérité à quelqu’un qui veut l’entendre, je ne vais pas lui dire : « regarde les choses sont ainsi ! », je crée ce qui pourrait être une caresse, la vérité s’ouvre la porte seule, vous savez. Et la poésie, de notre point de vue, est une caresse qui dit : « écoute, la situation est ainsi, c’est très dur mais ainsi sont les choses ». La poésie est la caresse qui ouvre la prédisposition du public : « oh tu m’as raconté quelque chose d’horrible mais je peux l’accepter car ton récit est si beau… »

Cecilia Scrittore : D’ailleurs, nous racontons les histoires à travers le théâtre et nous sommes convaincus que ce qui surgit dans le scénario doit avoir une dimension poétique grâce à son caractère de transmissibilité. Nous ne faisons pas de documentaire qui soit un portrait totalement vrai et concret de la réalité. C’est un des aspects du spectacle, mais, d’un autre côté, il est certain que ce spectacle est construit de telle sorte qu’on pourrait facilement ajouter une partie au début ou à la fin. En différents endroits, nous aimerions compléter le spectacle avec des débats avec le public et la possibilité de voir une petite vidéo pour qu’il ait une explication plus complète de la réalité de ce problème, parce que, de fait, le spectacle est une version poétique du problème, ce qui est l’objectif des arts.

Vene Vieitez : C’est vrai, c’est-à-dire : si je veux dire « le chat », je dis « le chat », je n’ai pas besoin d’un scénario mais si je veux, pour évoquer le chat, je peux te créer un univers autour du chat pour que tu comprennes « chat ». C’est ça l’art : créer des univers qui contiennent quelque chose que le public, ou celui qui profite de l’art, crée. L’art n’est pas une question qui nous est propre, il doit entrer en chacun de nous parce que c’est tous ensemble que nous créons une marque de laquelle naitra le fait artistique, qui est ce que le public interprète et reçoit. Ainsi, dans ce cas, il est fondamental que – même si on va dans le très cru ou jusqu’au tabou – ce soit poétique.

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Cecilia disait qu’il y avait de quoi faire des documentaires ou des débats mais avez-vous réfléchi à la forme exacte que pourrait prendre ces moments autour du spectacle ?

Vene Vieitez : Oui, nous voulons faire des événements d’informations sur la réalité en marge de l’interprétation poétique. Nous souhaitons organiser des conférences sur la situation des enfants de la rue. Quand un théâtre nous commande Betún, nous aimerions ne pas seulement dire « parfait » mais dire que, dans après-midi nous pouvons faire une conférence dans une salle ou dans le hall du théâtre sur le thème des enfants de la rue. Donc, grâce à de petites vidéos que nous avons récupérées en Bolivie, agrémentées de données sur les choses que nous avons en notre possession à l’heure où je vous parle et sur celles que nous aurons plus tard – car la recherche ne s’arrête pas là – nous pensons être en mesure de proposer quelque chose d’intéressant.

Le spectacle est prêt mais le sujet est bien plus vaste, c’est pourquoi nous devons continuer à accumuler de la matière et continuer à commenter ces informations pour les offrir au public.

Cecilia Scrittore : De fait, une chose qui donne écho au sujet, c’est que le problème des enfants de la rue est une des facettes d’un problème plus grand au niveau de la société mondiale. Expliquer ces choses aux gens est très difficile. Par exemple nous sommes allés en Bolivie et nous nous sommes rendu compte que nous ne savions rien. Quand tu veux rationnaliser un peu ce que tu es en train de voir et que ça se passe sous tes yeux, tu n’arrives pas à savoir où commence la route mortelle qui porte ce problème. De fait, nous avons commencé à analyser le problème de la famille, mais le problème de la famille dépend en fait de la société, de la discrimination au sein du même pays et du racisme. Dans ces pays, tu te retrouves à penser au fait qu’ils ont été conquis par les Européens. Il faut vraiment un travail considérable pour tenter de comprendre ces sociétés qui sont très complexes et qui ont de très nombreux problèmes dans leur pays comme celui de la Conquista. Ça fait 500 ans que ça s’est passé mais quand tu rencontres un Sud-Américain, la deuxième chose dont il te parle c’est ça.

Vene Vieitez : En Bolivie, il y a deux thèmes fondamentaux dont n’importe quel Bolivien, quand tu commences à parler avec lui, te parle : le premier c’est les Espagnols et la Conquista, le second est le problème maritime que le pays a avec le Chili. La Bolivie n’a pas accès à la mer et ils sont en conflit avec le Chili à ce sujet. Ce sont deux sujets historiquement très compliqués et politiquement encore plus.

Rendez-vous demain pour découvrir comment ce travail se traduit dans la pièce !

Crédits photo : Cesar Desviat et Cesar Cano

Propos recueillis par Margot Delarue et Jérémy Engler

Une pensée sur “Betún, la poésie de la misère des enfants de la rue

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *