Bienvenue dans le château de Jean Anouilh pour une bouffée d’Oxygène

La compagnie Oxygène tente le défi de proposer une comédie peu connue de Jean Anouilh avec Une invitation au château, mise en scène par Charlène Lauer du 7 au 30 juillet 2016 dans le cadre du festival Off d’Avignon au théâtre des Italiens.

Un bal d’époque

Dans un décor de début du siècle précédent, le majordome Josué nous accueille dans la petite salle du théâtre des italiens, tout le monde se pousse car personne ne veut être en retard. Personne ne veut manquer le début du bal ! Après les recommandations d’usage, le charmant majordome, comme l’appelle les dames à mes côtés, introduit la pièce et nous prépare pour ce qui promet d’être le plus grand bal de l’année !
À peine entrés dans le château, Horace arrive en courant et dévoile à Josué, le majordome du château, qu’il a un plan pour empêcher le mariage de son frère jumeau Frédéric avec la fille d’un banquier juif polonais, car il croit qu’elle ne l’aime pas – et peut-être aussi parce qu’il est amoureux d’elle également mais taisons cela pour le moment…
Pour détourner son frère du mariage, il engage Isabelle, une danseuse d’opéra, qui accepte de se faire passer pour une noble et de tout mettre en œuvre pour séduire Frédéric afin qu’il rompe ses fiançailles avec Diana. Elle tente de mener sa mission à bien malgré ses scrupules car elle se pense amoureuse d’Horace mais ce dernier change sans cesse les règles du jeu et s’amuse avec la petite qui a de plus en plus de mal à lui obéir en voyant comme il se contrefiche de ce qu’elle ressent… Dans ce bal où tout n’est que superficialité et m’as-tu-vu, Isabelle, introduite par Horace, resplendit et découvre la vanité des riches. Tous commentent ses faits et gestes et les réactions des uns des autres, le bal devient un cirque dans lequel Isabelle évolue telle une bête de foire, épiée par son « dresseur » Horace, et objet de tous les regards du public.

© Cie Oxygène
© Cie Oxygène

Elle se rend compte des travers des riches et commence à rejeter ce monde de paillettes qui se joue d’elle et l’humilie de plus en plus. Les riches sont vus comme des personnes incapables de se satisfaire de ce qu’ils ont et comme des égoïstes qui méprisent les sentiments humains. Horace est prêt à sacrifier le rêve d’Isabelle et à sacrifier sa candeur et sa jeunesse par pur divertissement. Jean Anouilh, derrière cette comédie amoureuse adresse quelques piques à la société bourgeoise de l’époque.

Des personnages fous, stéréotypés mais crédibles

© Cie Oxygène
© Cie Oxygène

Les personnages sont tous hauts en couleurs, sans surjouer, les comédiens nous livrent des portraits plus vrais que nature. Madame Desmermortes, jouée par Elisa Ollier, fait réellement peur sur son fauteuil. Elle tient toute la famille d’une main de maître et c’est elle qui par son autorité apportera une résolution heureuse à la pièce. Florine Celestin incarne une Diana tantôt dépitée tantôt dure, avec justesse avant de nous rendre hilares dans l’interprétation de la mère d’Isabelle, qui rêve de la vie de château et voit dans le nouveau travail de sa fille, le salut financier. Alexan Bidou interprète Capulat, le domestique attitré de Madame Desmermortes et chargé de pousser son fauteuil roulant, sa naïveté et son côté benêt font de lui un personnage un peu fade à côté des autres mais essentiel au dénouement de la pièce… En revanche, avec sa bosse dans le dos, son chapeau et sa voix caverneuse, il interprète Messerchman avec brio. Père de Diana, il incarne le riche obnubilé par l’argent avec une drôlerie jubilatoire. Aymeric Poidevin passe à la perfection de l’excessive timidité voire couardise de Romainville à l’assurance et l’élégance exquise du majordome. David Pfender a lui la lourde tâche de jouer des jumeaux que tout oppose sinon le physique. L’un est cynique et manipulateur, l’autre est timide, doux et bon. Il passe de l’un à l’autre entre deux scènes avec une telle aisance que l’on s’y perd. La metteure en scène a pris le parti de ne pas changer le costume du comédien qu’il soit Frédéric ou Horace, créant ainsi la confusion chez les personnages qui parfois ne s’adressent pas à la bonne personne et chez le public qui ne sait parfois plus à qui il a affaire. Bien qu’éclairés des projets d’Horace, nous tombons dans les mêmes pièges que les invités du bal. L’immersion est totale et on serait presque tenté de danser avec la troupe sur scène. Enfin Charlène Lauer joue une Isabelle en constante évolution, passant par toutes les émotions possibles, capable de passer de la joie débordante, au sourire feint, aux larmes de désespoir, à la rage, à la raison, à la folie lorsqu’elle déchire des billets de banque alors qu’elle est pauvre et en aurait bien besoin. Malgré les coupes de répliques des personnages et la suppression de certains autres, la complexité de tous les personnages est admirablement portée sur les planches par la Compagnie Oxygène.

Un vaudeville rocambolesque plein de folie

© Cie Oxygène
© Cie Oxygène

Cette comédie un peu folle avec une intrigue amoureuse renvoie de manière assez évidente à l’univers du vaudeville. Les personnages se précipitent pour entrer ou sortir de scène, le temps semble toujours courir contre eux. Plus on avance dans l’intrigue et plus l’étau se resserre. Le quadrilatère amoureux est perpétuellement mis à l’épreuve jusqu’à ce que la véritable identité d’Isabelle soit révélée et qu’elle décide de tout envoyer valser, les bijoux, le faste et l’argent. Elle devient le trublion qui ose répondre aux riches. Elle rejette la confession de Diana sur sa condition d’enfant riche envieuse des pauvres, rejette le mépris d’Horace, rejette l’argent proposé par le père de Diana, bref elle rejette cette société mondaine, celle de l’illusion, de la bienséance et du bienpensant. Frédéric, Horace, Isabelle et Diana, en étant tour à tour et victimes et bourreaux nous ont livré une drôle d’histoire où les machinations de l’un desservent son amour et où l’amour de l’autre dessert les machinations. Pour leur malheur et pour notre plus grand divertissement, aucun n’est amoureux de la bonne personne. Frédéric aime Diana qui aime Horace qui aime Nina mais est trop fier pour le reconnaître et est aimé d’Isabelle qui doit faire tomber Frédéric amoureux d’elle. Difficile à suivre, c’est normal ! Mais tous les ingrédients du vaudeville sont là : l’intrigue amoureuse, les situations cocasses voire absurdes et embarrassantes, le comique et la résolution plutôt heureuse. Tout s’enchaîne avec une grande fluidité rendant ce bal inoubliable !
Découvrez un autre Anouilh, découvrez une jeune compagnie pleine de talents et venez rire au théâtre des italiens du 7 au 30 juillet.

Jérémy Engler

 

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