Bienvenue Dans les ruines d’Athènes, où désespoir rime avec cynisme

Du 9 au 15 juillet 2017, le festival In d’Avignon accueille une deuxième création du Birgit Ensemble, Dans les ruines d’Athènes, mis en scène par Julie Bertin et Jade Herbulot à 20h30 au Gymnase Paul Giéra. Quatrième et dernier volet de la tétralogie Europe mon amour dont les détails du projet sont à découvrir dans notre article : Le Birgit Ensemble, la souffrance d’un peuple, la souffrance de l’Europe. Créé et joué en binôme avec Memories of Sarajevo dont la critique est disponible sur notre site, elles ont en commun le personnage d’Europe qui traversait ponctuellement la première pièce alors que cette fois-ci, elle arbore un rôle bien plus important.

Il faut sauver le soldat Grèce !

Dans les ruines d’Athènes est construit autour de trois espaces scéniques bien distincts et dont la rencontre risque de faire des étincelles. Le décor possède deux étages, le rez-de-chaussée occupé par Hippolyte et Calypso, les animateurs du jeu de télé-réalité « Parthénon Story » qui commentent les images de la maison, dans laquelle sont les candidats, projetées en fond de scène. Le second espace est l’étage au-dessus du décor qui accueillent les hommes et femmes politiques qui essaient de gérer la crise scène et représente la maison dans laquelle séjourne les candidats de « Parthénon Story ».
Alors que la Grèce sombre dans la crise, l’Union Européenne, représentée sur scène par Nicolas Sarkozy (qui sera remplacé par François Hollande) joué par Pierre Duprat qui les incarne à la perfection, Jean-Claude Juncker, interprété par Lazare Herson Macarel, président de la Commission européenne, Anglea Merkel, chancelière allemande, plus vraie que nature et hilarante grâce à la performance d’Anna Fournier, et le FMI, incarné par Dominique Strauss-Khan (remplacé par Christine Lagarde après l’affaire du Sofitel) – auquel donne vie Éléonore Arnaud avec brio – accorde une aide financière conséquente à la Grèce afin de « sauver la zone Euro » comme on l’a moult fois entendu ces dernières années. Si au départ, l’aide paraît généreuse, elle implique des mesures de restriction drastiques que le 1er ministre grec de l’époque, Papandreou, aura dû mal à appliquer alors que la pression européenne est de plus en plus forte, ce qui entraînera une nouvelle cure d’austérité qui mènera à la démission de Papandreou remplacé par Papadimos qui appliquera rigoureusement les mesures européennes, mais sera rapidement remplacé par Tsipras dont le programme promettait de mettre fin aux restrictions budgétaires. Si au départ, il tente de se rebeller contre la toute-puissante UE, son combat est vain et il est économiquement soumis à ses créanciers et doit se résigner pour ne pas sortir de la zone Euro. Petit à petit, on se rend compte que malgré les « bonnes intentions » des bailleurs de fonds, eux ne poursuivent qu’un intérêt économique, car l’argent est devenu le nerf de la guerre. On ferait n’importe quoi pour de l’argent comme le prouve l’émission « Parthénon Story » !

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Dans cette émission aussi, il s’agit de sauver les candidats ! Six candidats vont passer plusieurs semaines dans une maison dans l’espoir de voir leur dette personnelle, s’élevant à plusieurs milliers d’euros, effacée. Se pose alors la question de ce que vous êtes prêt à faire pour de l’argent ? Qu’accepteriez-vous de subir pour de l’argent ? À cause des restrictions budgétaires de la production et la perte de certains sponsors, le séjour des candidats vire au cauchemar et on ne cesse de leur rappeler avec un cynisme malsain, mais terriblement drôle que s’ils n’acceptent pas les règles, ils peuvent dire au revoir au remboursement de leur dette… Piégé dans un cercle vicieux, ils n’ont aucune échappatoire et même le public censé pouvoir le sauver se voit déposséder de son pouvoir par la production…
Leur salut, ils ne le devront qu’au personnage d’Europe, enlevée par Zeus, sous la forme d’un taureau, qui fut déifiée et dont le mythe voudrait que les frontières de notre continent aient été délimitées par les zones de recherches de ses frères. Déjà présente dans Memories of Sarajevo, mais plutôt comme témoin de la dislocation du continent qui porte son nom, elle devient ici un personnage central qui sera fondamental dans le dénouement. Toutefois plusieurs de ces interventions, principalement chantées en grec (je crois), mais non traduites, paraissent un peu longues…

Parthénon Story ! Une idée brillante !

Raconter les conséquences de la crise grecque à travers une télé-réalité est une idée vraiment excellente, car elle permet de s’attacher au personnage qu’on découvre dans leur quotidien et leur rapport aux autres et pas seulement à travers leurs problèmes, même si derniers refont régulièrement surface. Les présentateurs joués par Kévin Garnichat et Morgane Nairaud sont tout simplement excellents et remplissent leur rôle d’amuseur avec une maestria digne d’un Nikos Aliagas ou d’un Benjamin Castaldi. En tant qu’animateur devant sauver les apparences, ils font tout minimiser les problèmes des candidats dans la maison et leur rappelle leur condition d’endetté et ce qu’ils risquent en abandonnant le jeu. Leur attitude est souvent cruelle, mais c’est pour le bien de l’émission… Si la parodie mène évidemment à la critique, la télé-réalité permet de faire une chose qui tient beaucoup à cœur du Birgit Ensemble, l’interaction avec le public. En effet, dans Berliner mauer : Vestiges, le public était de chaque côté de la scène et devenait allemand de l’Est et allemand de l’Ouest, ne pouvant voir clairement ce qu’il se passe de l’autre côté de la scène pour que le public soit mis dans les mêmes conditions que des Allemands à l’époque du mur. Dans Memories of Sarajevo, les spectateurs, par des cartes de couleurs qui leur sont remises au début du spectacle se retrouvent soit Bosnien, soit Serbe-bosnien, soit Croate-serbe pour représenter la multiethnicité de la Bosnie-Herzégovine. Dans Dans les ruines d’Athènes, le public peut se connecter à une plateforme pour voter pour sauver son candidat ou désigner des nominés. Ainsi, on se sent investi et impliqué dans l’histoire. Sans être complètement participatif, le spectacle nous donne l’illusion d’être décideurs… et crée une ambiance légère pour aborder un thème particulièrement grave et sérieux !

Une pièce grecque

© D.R.
© D.R.

Reprenant la structure narrative des pièces antiques, avec la présence d’un chœur, dont le coryphée est Europe, qui intervient entre les trois épisodes de la pièce. Les épisodes composant les différentes parties de l’intrigue. L’affiliation à la tragédie antique grecque ne s’arrête pas à la structure de la pièce. Comme vous l’avez déjà sûrement constaté avec le prénom des animateurs, les candidats ont des noms de héros et d’héroïnes antiques ainsi que certains attributs propres à l’origine de leur nom. Oreste dont la mission confiée par Europe sera de tuer « le sein qui lui a donné la vie », or on sait qu’Oreste a tué sa mère Clytemnestre, Ulysse est maitre d’équipage sur un navire marchand et n’est pas rentré chez lui où l’attend sa femme et son fils, depuis 7 ans ; Antigone vit avec un père aveugle et rêve des tombes de ses deux frères, Iphigénie est en procès avec son père qui l’a chassé de chez elle, or on se souvient qu’Agamemnon n’avait pas hésité à sacrifier Iphigénie, sa propre fille, pour s’attirer les grâces du vent. Médée s’est vue retirer la garde de ses deux enfants et prône une médecine par les plantes et enfin Cassandres qui s’occupe de son père malade, fait une thèse sur Homère qui lui a donné vie, et sera celle qui prophétisera la fin de la télé-réalité (prédiction qui sera incomprise et non crue). Les hellénistes souriront de ces références, quant aux autres, rassurez-vous, à l’entrée de la salle, vous pouvez lire un petit rappel des mythes. Les parallèles sont particulièrement ingénieux et fort à propos.
La pièce se termine sur l’intervention du chœur et donc d’Europe qui rassemble tous les personnages sous une même bannière pour nous livrer une fin étonnante et pleine d’espoir.

Dans les ruines d’Athènes est un spectacle vraiment intelligent, drôle, cynique, satirique, mais surtout profondément humain !

Jérémy Engler

2 pensées sur “Bienvenue Dans les ruines d’Athènes, où désespoir rime avec cynisme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *