Bioy, histoires (re)cousues et brisées au Pérou

L’auteur péruvien Diego Trelles Paz, invité dans le cadre des onzièmes Assises Internationales du Roman de Lyon, organisé par Le Monde et la Villa Gillet, nous raconte la violence dans le Pérou des années 2000 et montre les conséquences du régime répréhensif d’Alberto Fujimori dans son premier livre traduit en français Bioy (édité chez Buchet.Chastel)

Une écriture déstabilisante, intrigante et surtout passionnante

9782283027851Lire ce livre est un réel plaisir, car le style d’écriture est particulièrement soigné et efficace. Les points de vue se multiplient et c’est au lecteur d’assembler les différentes pièces du puzzle pour savoir qui parle et où l’histoire se passe. L’auteur se plaît à changer les focalisations et à travailler sur le discours indirect libre, ainsi le narrateur nous semble extérieur à la scène puis c’est le personnage qui parle, on est dans sa tête, mais sans guillemets. C’est à nous de comprendre qu’on vient d’entrer en lui.

La construction est particulière également, les chapitres principaux n’ont pour titre que leur numéro et marquent un changement drastique dans le style d’écriture. On passe d’un récit à focalisation externe qui navigue entre la fin des années 80 et les années 2000, à chaque sous-chapitre, à un récit à la première personne d’un personnage qui semble n’avoir aucun rapport avec l’histoire précédemment racontée. La troisième partie alterne posts de blog et comptes-rendus de visites à l’hôpital alors que le dernier morceau saute d’un protagoniste à l’autre, d’un narrateur à l’autre, jusqu’à nous perdre sur l’identité du narrateur final…

Si l’intrigue du roman policier est intéressante, mais un petit peu trop prévisible malgré le twist final, c’est l’écriture qui ici nous questionne. On mène l’enquête à travers l’écriture et non à travers l’histoire. Le puzzle à résoudre passe tout autant par l’écriture que par l’histoire et c’est là tout le génie de Diego Trelles Paz.

L’écriture est peuplée de références cinématographiques qui rappellent que l’auteur a fait des études de cinéma, et aime les films de gangsters, mais surtout, si son écriture ne décrit pas trop les espaces autour des personnages, sa précision dans la description des personnages et des actions violentes est, elle, très visuelle et cinématographique. D’ailleurs, plusieurs fois, dans la deuxième partie le narrateur conclut des scènes par des descriptions de plans, de cadrages, comme s’il tournait un film.

Une histoire à (re)composer

bioy-ebook-9788423340002Comme nous le disions, l’histoire nous est livrée en puzzle et si on comprend très vite les liens entre les différents personnages, on n’en demeure pas moins surpris lorsque certaines langues se délient à la fin du roman. Le cheminement est presque plus intéressant que le résultat de la quête de Marcos. Tous sont misérables, mais on ne tombe jamais dans le misérabilisme, on observe, on cherche à comprendre, mais on ne s’apitoie pas forcément sur les personnages à part peut-être sur Elsa, violée dès la première page (âme sensible s’abstenir…) et à moitié folle ensuite… tous les autres protagonistes sont pris dans un engrenage qui explique comment des personnes atterrissent dans le banditisme et la délinquance alors que rien ne les prédestinait au départ sinon la vie et la corruption…

La violence n’est jamais gratuite, le but n’est pas de faire dans le sensationnel ou la surenchère, mais de rester le plus fidèle possible à ce qui se passe. Le sexe est peut-être un peu trop présent, mais encore une fois, il participe à la création d’une atmosphère. En utilisant des images évocatrices et déjà vues dans de nombreux films, l’auteur s’épargne les descriptions de décor, le personnage et les références du lecteur suffisent à le plonger dans un Pérou qu’il ne connaît pourtant pas et qui ne ressemble pas aux cartes postales du Machu Picchu.

Il y a tant à dire mais il ne faudrait pas trop dévoiler l’intrigue, toutefois si vous voulez en savoir plus sur Diego Trelles Paz, il participera à un échange avec le public à la Médiathèque de Corbas, animé par votre serviteur le 31 mai à 18h puis le lendemain à celle de Tassin-La-Demi-Lune à 15h. Mais vous pourrez aussi le retrouver le jeudi 1er juin à 19h aux Subsistances pour un débat autour du thème « comment l’écriture répond-elle à la violence ? » en compagnie de Scholastique Mukasonga et Harry Parker.

Jérémy Engler

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