Birdman ou quand Icare vole trop près du soleil

Birdman ou la surprenante vertu de l’ignorance est un film réalisé par Alejandro González Iñárritu qui nous présente la quête de reconnaissance de l’acteur Riggan Thomson joué par Michael Keaton. Le film a remporté l’Oscar du meilleur réalisateur, du meilleur film, du meilleur scénario et de la meilleure photographie. Il sort dans les salles le 25 février 2015.
Riggan était autrefois un super-héros du grand écran, Birdman, reconnu et acclamé partout où il allait, mais depuis le troisième et dernière film de la franchise, dans les années 1990, il a du mal à se faire une place dans l’univers très prisé du théâtre américain. Si les gens continuent de le reconnaître en tant que super-héros défraîchi, Riggan souhaiterait être reconnu pour ses talents d’acteur et non plus pour le costume moulant qu’il portait dans Birdman.
Terrifié à l’idée de s’effacer progressivement de la réalité du monde, à la fois pour les spectateurs qui ne le reconnaissent pas en tant qu’artiste, mais aussi pour sa famille et notamment sa fille Sam, interprétée par Emma Stone, qu’il a délaissée au profit de sa carrière, il décide de mettre en scène une nouvelle quelque peu oubliée de Raymond Carver Parlez-moi d’amour publiée en 1981. Cette pièce de théâtre, le grand projet de sa vie, semble exprimer ses propres inquiétudes et agit comme un double de lui-même : le personnage qu’il interprète se plaint de ne pas être aimé malgré tous ses efforts pour être apprécié. Birdman traite d’une volonté d’exister dans le monde à travers l’art. Riggan veut influer sur le monde qui l’entoure et avoir de l’importance en tant qu’acteur.

Un film qui joue sur des contrastes

Le premier contraste que le spectateur remarque est l’écart entre l’acteur usé et oublié Riggan Thomson et le talentueux Mike Shiner, interprété par Edward Norton, qui comme son nom l’indique, « brille » sur scène. Mais le contraste ne s’arrête pas là parce qu’il est présent à tous les niveaux de la réalisation.
Tout d’abord, contrairement à la réalisation d’un film de super-héros dans lequel la caméra s’efface au profit de l’action et des effets spéciaux, ici la caméra est très présente et mobile. Les plans sont longs et le cadre n’est jamais très orthodoxe. La caméra a une présence bien à elle, elle pourrait représenter le spectateur qui se déplace avec elle et suit les personnages de près. Elle se déplace pour observer la scène sous plusieurs angles ce qui mène à des plans très surprenants : ils sont sublimés par un jeu de contraste entre la lumière et l’ombre montrant la réflexion des personnages dans un miroir et dans la réalité. Le spectateur a alors l’impression que le plan ne s’arrête jamais, il y a une continuité soutenue par une photographie parfaite.
Ce qui est particulièrement intéressant dans la réalisation de ce film est qu’il y a très peu de scènes hors du théâtre, alors que le théâtre se trouve au milieu de Time Square, le quartier où la créativité est partout. Pourtant, le réalisateur choisit de centrer son film dans un théâtre, cet espace est ainsi représenté comme un monde en lui-même, dans lequel les personnages interagissent et dans lequel l’action se déroule. Parfois les acteurs vont fumer une cigarette derrière le théâtre, et l’on aperçoit les camions poubelles, ou ils montent sur le toit, et le spectateur peut observer les toits des autres théâtres. Les lumières et paillettes de Time Square sont scrupuleusement évitées. Pourquoi donc ? Parce que Birdman ne veut pas nous ébahir avec la beauté du théâtre mais plutôt nous faire découvrir l’envers du décor. Nous voici donc dans un théâtre aux couleurs ternes et froides, et des couloirs interminables que la caméra longe inlassablement. Ce théâtre ressemble à un labyrinthe dans lequel nous nous serions perdus si nous ne pouvions nous rattacher à cette caméra omniprésente, mais ce lieu clos ne nous ennuie jamais : la musique, des percussions donnent un rythme soutenu au film, du suspense. C’est l’excitation du jeu vivant, du théâtre. On ne sait jamais ce qu’il va se produire quand on joue sur les planches.
Birdman présente ainsi un jeu de contraste saisissant aussi bien dans sa réalisation que dans sa musique d’ambiance : si l’envers du décor a droit à des percussions saccadées et inquiétantes, la représentation sur les planches est mise en valeur par de la musique classique.

Un personnage principal complexe et remarquablement bien interprété : Riggan Thomson

La grande réussite de ce film est toutefois l’élaboration du personnage de Riggan Thomson dont l’identité floue fascine. Il est constamment poursuivi par sa gloire passée de super-héros, comme par la caméra qui lui tourne autour sans répit. Dans sa loge, un grand poster de Birdman paraît nous observer d’un regard perçant, et une voix grave et rauque s’en échappe, personnification de la gloire de Riggan entre nostalgie et regret. Cette voix cherche à lui faire comprendre que devenir un acteur sur les planches ne lui apportera rien, puisqu’il était déjà tellement plus quand il était un acteur de cinéma. L’existence de Riggan vacille entre réel et imaginaire, entre ce qu’il est et ce qu’il voudrait être. Le spectateur comprend au fur et à mesure que les percussions sont en fait dans la tête de Riggan qui veut donner un rythme effréné à sa propre vie. Plus il s’approche de la réussite plus la voix de Birdman se fait présente et le rabaisse. Lors d’une scène remarquable, Riggan doit courir en caleçon dans le centre de Time Square pour rejoindre son théâtre. La foule reconnaît l’interprète de Birdman, le photographie et l’interpelle. Tout d’abord surpris et mal à l’aise Riggan prend confiance en lui et les salue. Dans l’arrière-plan de la scène, sur un écran géant, se déroule la bande-annonce de Wicked une comédie musicale à grand succès et l’un de ses sous-titres s’affiche « Prepare to be spellbound » (« Soyez prêts à être enchantés » à prendre au sens littéral des sorcières qui enchantent, c’est-à-dire jettent des sorts). La course d’un homme en caleçon dans la rue et la promesse de merveilles contrastent singulièrement et annoncent le début de la réussite pour Riggan. Toutefois la présence de Birdman à ses côtés s’intensifiant, c’est l’affiche de Man of Steel que l’on aperçoit plus tard en arrière-plan. Riggan devient alors une sorte d’Icare qui vole trop près du soleil et risque de se brûler : il veut être aimé en tant qu’acteur et en néglige sa raison.
Ainsi les plans de Birdman présentent un travail minutieux et sont un véritable plaisir à regarder.

Un film qui cherche à interroger les différences entre le cinéma et le théâtre

Birdman a beau être un film il met en avant les avantages du jeu sur les planches : la réalisation très proche des acteurs et leur jeu très étudié donnent une impression de vie et de spontanéité que l’on ne trouve qu’avec une pièce de théâtre. Les mouvements de la caméra s’apparentent à la vision du spectateur qui observerait tous les détails d’un décor théâtral.
Cette interrogation se fait aussi à travers les interactions entre Birdman et Riggan puisque Birdman dénigre le théâtre qui selon lui n’a pas beaucoup d’intérêt parce qu’il met en valeur la réflexion et enlève l’action et le sang que les spectateurs réclament avec avidité quand ils vont au cinéma. Ce qui est assez décevant dans le film c’est qu’au final Birdman a raison : après une effusion de sang sur les planches, Riggan reçoit tous les louanges du Times et de son public.

Néanmoins il ne faut pas croire que c’est là que réside la morale de l’œuvre, puisque malgré une fin qui contredit tout le développement du film, on constate que Riggan à trop vouloir s’éloigner de Birdman ne fait que s’en rapprocher, et comme Icare il se brûle les ailes.

Korra

Une pensée sur “Birdman ou quand Icare vole trop près du soleil

  • 1 mars 2015 à 22 h 07 min
    Permalink

    Coucou.

    C’est une super bonne lecture ! C’est exactement ce que je pense. En tout cas, ce film est une perle.

    Voici ce que j’en pense plus en détail :

    Bye bye. 🙂

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